À fond de train: La pause interdite

«On m'apprend que la vie trépidante d'aujourd'hui ne peut tolérer cette perte sèche de temps qu'est la sieste, ce qui est une erreur, car cette pause dans le cours du jour nous rend plus sensibles aux autres - et moins obsédés par nous-mêmes. » - L'art presque perdu de ne rien faire (Dany Laferrière)


C'est lundi. Déjà. Sept heures quinze du matin et on a les yeux aussi grands ouverts que ceux d'un manga japonais en action. La noirceur commence à peine à se dissiper à l'extérieur, s'amalgamant avec la fine couche de brume matinale qui s'éternise lâchement dans les rues du quartier. Ici, il fait noir trop longtemps, il faut le dire, et par moment, la nuit semble tout simplement interminable. Vivre de nuit en véritable phalènes, c'est un art à cultiver dans les contrées où en hiver, le noir nocturne prédomine sur le blanc immaculé de la neige et l'absence de couleur, en plus de faire jurer comme un bûcheron, rend le cerveau tout amorphe et mollasson. Aussi bien l'occuper en permanence pour le préserver, il va de soi! Et tant qu'à être debout depuis six heures du mat en se roulant les pouces jusqu'à huit heures, se connecter à distance et prendre un peu d'avance sur les affaires du bureau est une efficace solution pour contrer l'ennui. Après tout, c'est un peu ça, l'horaire variable! C'est fait pour vriller et valser d'une case horaire à l'autre en se faisant croire qu'on pourra finir plus tôt parce qu'on commence à l'aube. Et puisque ce matin, justement, l'horaire est solidement en embonpoint avec six réunions d'une demi-heure back-to-back à la cédule, dont certaines stationnées en double, pourquoi ne pas jouer à se foutre la tête dans le sable comme une belle grosse autruche de qualité en pensant que le labeur va finir par payer? C'est en se remémorant ce genre de journées mortelles qu'on s'est inscrit au yoga-midi deux fois par semaine, parce que sinon, franchement, comment peut-on trouver le moyen d'être zen? Quand c'est jour de yoga, on amène toujours un sandwich «pain de blé-jambon carré-camembert sans beurre», et un yogourt à boire, pour la dose de sucre obligatoire. Ça se bouffe en deux temps trois mouvements et on peut donc l'engouffrer one shot dans le «gorgoton» avant la première salutation au soleil. Namaste.


Cependant, quand on lunche à la va-vite, ça nous fout une boule dans l'estomac et on rote joyeusement tout l'après-midi, en plus d'avoir des gaz. Dommage colorectal, pardon, collatéral, de la mauvaise habitude aussi prise qu'une crème brûlée sortant du réfrigérateur. Roter du camembert, c'est franchement pas super, alors après le yoga, pour digérer, on court sur le trottoir verglacé en arborant notre «zénitude» toute fraîche comme une belle robe à frou-fous tout en tentant de ne pas se répandre sur la chaussée avec les bottes à talons d'intérieur sans semelle antidérapante qu'on n'a pas eu le temps de troquer contre les bottes d'hiver moutonnées, de peur d'être en retard au yoga. On saisit un thé vert latté grand format au passage, au petit resto d'à côté. Vite par contre, car la réunion de treize heure en téléprésence n'attendra pas et il faut tout de même rafraîchir son maquillage qui a coulé pendant le urdhva mukha. Ça, replacer sa tignasse éparse et éponger le surplus de sébum qui a un peu perlé au front avec une feuille matifiante, invention de génie pour avoir l'air comme un sous neuf et éviter d'avoir à prendre un douche après le sport du midi . Et hop! Un refresh de déodorant ni vu ni connu!

Dix-sept heure et on réussit à s'extirper sur la pointe des pieds du travail. On sort à pas de souris, on déneige la voiture (yark-eee) et on part presque sur un start pour aller faire les courses. Aussi bien se débarrasser de cette ignoble tâche un soir de semaine et ainsi libérer nos week-ends pour le loisir et le ménage. On agrippe nos sacs réutilisables en se ruant dans l'antre de la bouffe, on dévale les allées, véritable Hussain Bolt du remplissage de panier: on y jette tout ce qui nous semble à peu près décent: une baguette de pain ciabatta, des pommes Cortland, un gouda fumé, une boîte de biscuits aux noix de macadam, des darnes de saumon et un magret de canard emballé sous vide... On zyeute scrupuleusement les dates d'expiration et les tableaux d'informations nutritionnelles, on compare les marques en vente, le nombre de gammes de chaque boîte, mais on fait ça rapido presto. Pas le temps de niaiser. On répète ce manège deux autres fois car on fait le tour des grandes chaînes à la chasse aux rabais de la semaine en jetant un regard de temps en temps à sa Fitbit... 5 643 pas. Plus que 4 357 à faire pour atteindre le glorieux objectif du jour et ainsi apaiser sa conscience, puisqu'on vient d'acheter pour dix piastres de salami de Gênes épicé! C'est faisable. Un pas, deux pas, trois pas, allez!


Retour à la maison après deux longues maudites heures à courir les denrées comme un enragé. Aussitôt la porte franchie, on nourrit le chien qui attendait patiemment son dû en chignant tout en appliquant la fameuse technique de respiration assimilée au yoga-midi avant de se lancer sans attendre à tout placer sur les étagères et au frigo, se préparer rapidement une assiette de houmous aux poivrons rouges avec des légumes, et tiens, pourquoi pas une platée de salami, tant qu'à en avoir acheté. On dévore en trois bouchées gigantesques, car il est presque vingt heures et qu'on a un cours de danse Bollywood. C'est la nouvelle tendance qu'il fallait absolument essayer. On n'a qu'une vie après tout et si on n'essaie pas de nouveaux trucs, on ne peut pas juger si ça nous plait ou non. Et essayer, ça casse la routine moribonde. Ça tombe bien car on peut faire d'une pierre deux coup en franchissant les quelques pas qu'il reste à accomplir pour satisfaire le bracelet intelligent et du fait même, son envie perpétuelle de se dépasser.


On avale la dernière tranche de salami, son verre de lait au chocolat sans lactose, on enfile un legging et une camisole, on caresse le chien et on sort. Puis on entre de nouveau en trombe car on a oublié de programmer le satané décodeur enregistreur pour la nouvelle série qui commence ce soir à vingt-et-une heure. Et on ressort, on s'affale dans la voiture encore «frette» et on clenche, le volume de la radio au bout pour s'extirper un brin de sa torpeur d'après repas. C'est le dernier tube de Céline qui passe. On chante à tue-tête tout en tentant de décider le menu de demain. On se rappelle du rendez-vous chez la coiffeuse à dix-sept-heure trente, alors on s'ajoute un rappel sur le cellulaire en attendant à un feu rouge. Ok. On n'a pas le droit de faire du cellulaire au volant, mais c'est une exception, promis, juré, craché.


Arrivé à la salle de danse, Nimbooda [1] joue déjà à plein volume, signe qu'on est en retard. Oups. On lance ses bottes dans un coin et on pseudo étire ses pauvres petits pieds nus qui subiront des tensions de la mort pour la prochaine heure, puis on se dégote un trou en douce entre deux grosses bonnes femmes pas en forme, se transfigurant aussitôt en Aishwarya Rai [2], le talent en moins. La grâce en moins. La beauté en moins. Bref, en Aishwarya cheap. Et on danse! On glisse sur le plancher de bois franc comme une patineuse artistique qui fait l'arabesque, comme un paon qui se pavane (ou une dinde, c'est selon). On se bouge le cul de droite à gauche, on tourbillonne telle une abeille qui butine de fleur en fleur, on fait quelques brillantes génuflexions dignes d'un fidèle paroissien assistant à la messe dominicale de l'église du quartier. On transpire, on halète, on s'étouffe avec le peu de salive qu'il nous reste, on râle, le bracelet intelligent vibre (You go girl! Objectif journalier atteint!)... Et une heure après, on est déjà de retour dans la voiture, après l'avoir encore déneigée, routine sempiternelle. On roule paisiblement jusqu'à la maison, apaisé par la dépense énergétique.


À peine entré, on fait une brassée de linge à cycle délicat en se versant un petit verre de Merlot (linge sale et vino, c'est une excellente combinaison, après tout). Puis, on démarre le PC pour terminer la présentation que l'on doit faire à la haute direction le lendemain matin. Si on n'avait pas eu le yoga-midi, on aurait profité de l'heure du lunch pour la finaliser, mais bon, il faut savoir choisir et s'organiser en conséquence. Et c'est bon pour le plan de carrière, les heures sup. Ça montre notre engagement indéfectible, c'est le joker à sortir si on veut un jour aspirer à devenir patron. «Je fais des heures sup et ce, gratos!». Si c'est pas beau la vie. On mange ses bas en attendant, mais à un moment donné pas si lointain, ça finira par payer... en théorie. On s'installe donc comme d'hab avec l'ordi sur le sofa du salon pour corriger une diapo ou deux (peut-être trois) et on en profite pour mettre les nouvelles en continue en bruit de fond. Tant qu'à regarder la télé, aussi bien s'informer. N'y a-t-il rien de plus gênant que d'ignorer ce qui se passe dans le Monde, de toute façon?


Alarme programmée pour six heures du matin. On quitte les pantoufles pour le lit en espérant dormir rapidement, mais on se met à réfléchir à tel truc qu'on a oublié d'acheter au supermarché, on pense à tel appel qu'on aurait dû faire. On se questionne à savoir quand est-ce qu'on voit notre esthéticienne pour notre intégral, et si on avait pris ou pas un rendez-vous chez l'ostéopathe pour faire traiter cette maudite sinusite chronique. Puis, on a soif. Trop de charcuterie au souper. Trop de Bollywood. Trop de vin. On se lève pour se claquer un verre (une cruche) d'eau et on en profite pour faire pipi. Merdouille! On a oublié les vêtements dans la laveuse! On se rue au sous-sol pour étendre les cinquante mille petites culottes sur le séchoir. Retour au lit. Cette fois ça y est. On ferme les «queneuils [3]». Et on dort quatre heureuses petites heures.


De nos jours, l'attitude immensément préconisée par une forte majorité de gens possédant comme atouts jeunesse et fringance semble celle de vivre comme s'il n'y avait aucun lendemain, de tout essayer au moins une fois, de se mettre à l'avant comme pour prouver à tous qu'on vaut la peine, qu'on est le modèle à suivre. On veut susciter l'envie, être un super-performant, être admiré, être invincible au cœur d'un bourdonnement incessant d'activités disparates. Avoir l'air épuisé à temps plein, c'est tendance. On cultive le besoin de perdre le souffle, de monopoliser nos moments de silence jusqu'à les étouffer, de remplir les cases du calendrier une à une pour affronter l'ennui de face. Certes, c'est brûlant, l'hyperactivité, mais ça parait fantastique sur un curriculum vitae. On travaille comme un bœuf Angus de qualité AAA, on cuisine en authentique gourmet étoilé avec notre liste d'ingrédients fancy, on fait du sport comme un décathlonien médaillé et Ashton Eaton et son lancer du javelot, c'est de la petite bière, vous qui faites des sports bien plus à la mode, du fat bike, de la planche à neige et du kite surf, rien de moins. Faire de la course à pieds n'est pas suffisant: on se tape joyeusement des semi-marathons, mesdames et messieurs. Puis viennent le yoga ashtanga, le club de tricot (et de potins), le bénévolat (parce que tout le monde en fait), les cinq à sept «huitres et proseco», la tentative d'écriture de son premier grand roman, l'initiation à la connaissance du vin et de ses accords, la ligue de garage ... Et pour relaxer (il le faut, vous savez!), on va se pavaner au théâtre en petite robe noire du soir, on s'organise une séance de magasinage impromptue, on va voir un match avec les potes ou on se rue chez l'acupuncteur entre deux inspirations. Quelquefois, on reçoit des amis à la maison pour une soirée karaoké et là, on prend congé de cuisine (vive le take-out!) et on se dandine jusqu'aux petites heures du matin sur des airs de notre enfance avec plus de vigueur qu'un danseur pro. On s'égosille à fausser sur «I Touch Myself», «Du rhum des femmes» ou «Lady in Red»... et de temps à autre on se permet même de se «shaker le bonbon» en frétillant telle une anguille comme ce cher Ricky [4].


Mordre dans la vie comme dans le sandwich au jambon carré du midi... Engouffrer chaque bouchée avec appétit, chaque micro miette comme si on personnifiait un protagoniste de la dernière Cène, semble un besoin indissociable au concept de bien-être d'aujourd'hui. La vie à notre époque n'est pas faite pour les fainéants. La procrastination est le défaut à ne pas posséder, la tare à éviter à tout prix. À notre dernier souffle, il faudra avoir tout coché sur l'interminable liste d'expériences à tenter, et ce, sans aucune exception à laisser derrière soi:


  • Le tatouage sur l'omoplate

  • L'épilation intégrale

  • Le voyage à sac à dos en solo dans les Europes

  • Le trip à trois improvisé

  • La retraite de méditation

  • L'expérience végé

  • L'expérience sans lactose sans gluten sans tout

  • Le marathon complet

  • La peinture... pas celle qu'on étale sur les murs, là.

  • Le mariage

  • Le divorce

  • La cuisine moléculaire (party d'azote liquiiiiiiideeeeeee)

  • Les marinades et les conserves

  • Etcetera


Mais le droit à ne rien faire, lui? Comment le revendiquer sans passer pour la tête couronnée des lâches sans ambition? Comment pouvons-nous nous délecter d'un réel silence sans fausses prétentions et ainsi mettre son cerveau sur le neutre un instant? Est-ce encore permis ou existe-t-il une loi interdisant aux gens de prendre des pauses sous peine d'être condamné à la prison sans possibilité de libération conditionnelle avant dix ans? Et si on décidait de ne pas s'extirper un fichu orteil du lit si moelleux samedi qui vient? De siester du matin au soir, bien au chaud sous sa couverture de laine. Nous enverra-t-on l'armée en reconnaissance?


Toute machine, tout mécanisme peut tout à coup se dérégler comme une vieille horloge. Le corps humain ne réagit pas différemment de votre grille-pain ou votre ordinateur portable: il peut soudainement se détraquer et ne plus jamais fonctionner comme avant. En fait, il peut même ne plus fonctionner du tout et être kaput. Hé oui! Mais on n'apprend pas. On se fait de superbes résolutions à chaque année, celles de lâcher la patate, de mettre la pédale douce, de ralentir, de profiter du vide, de l'absence d'agitation, d'une journée sans plan de temps en temps. On se dit qu'on est capable, qu'après tout on est intelligent, qu'on s'arrêtera au besoin. Mais on ne se dompte pas. Non. La mauvaise habitude est ancrée en soi et repousse comme de la mauvaise herbe dans un sol malsain. Prendre un break, une vraie pause, là, pas un petit quinze minutes par ci par là, incarne encore un tabou à chuchoter au passage de celui qui ose en profiter.


Bip! Bip! Bip! Bip! Snooze de 5h45... Zzz... Zzz.. Zzz.. Zzz... Bip! Bip! Bip! D'accord. Le réveille-matin chante six heures, c'est assez la paresse. Allez hop!, debout! On s'active, on se bouge le popotin! On se douche, on se sèche la crinière en folie, on cache les cernes, résultante de cette nuit trop courte, on saute dans ses pantalons, on mange un plein bol de céréales pour enfants extra sucrées, on prépare le sandwich du midi, on recommence la même routine avec une énergie de feu. La journée sera presque un copier-coller de la précédente. C'est l'histoire de ma vie, de nos vies, l'histoire de la roue qui tourne sans répit, l'impression d'être haletant à temps plein, d'avoir le souffle aussi court que les poils d'un carlin. Et l'interminable cercle vicieux tourne et tourne et tourne comme une Ferrari sur un ovale de course à fond de train, mais que ce soit une Ferrari ou une Lada, à force de tourner à toute vitesse, le mal des transports nous gagne, et faute de ne point savoir reconnaître l'immense nécessité de mettre les freins, quitte à faire crisser les pneus sur le bitume, on flotte entre la griserie de notre quotidien trop rempli et l'impression de ne pas exister réellement, d'errer dans un espace-temps la langue pendante jusqu'au sol. Et si on se tapait une petite sieste, à la place? Et si on osait?


[1] Nimbooda, chanson du film indien Hum Dil De Chuke Sanam

[2] Aishwarya Rai, actrice et ancienne mannequin indienne.

[3] Yeux.

[4] Ricky Martin



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