Le syndrome de la boîte de biscuits


«Ce qui m’intéresse vraiment c’est de savoir si Dieu avait un quelconque choix en créant le monde.» (Albert Einstein)

Je suis atteinte du super syndrome de la boîte de biscuits. Vous savez, ce mal soudain qui nous assaille lorsqu'on fixe béatement les étagères débordantes de petites boîtes de carton colorées au supermarché, avec une envie irrésistible de sucré en bouche qui nous fait gargouiller l'estomac comme une soudaine sirène de police quand on se demande quoi diantre choisir pour apaiser cette rage de glucide inopinée? On zyeute, on compare, on se met à dégager des étincelles comme un moteur qui surchauffe, on se demande si on est plus du type chocolat ou vanille cette semaine, si on veut du coconut ou des arachides, on hésite et on passe presque son chemin, puis on stoppe net, comme illuminé, devant une boîte, la boîte élue... celle que semaine après semaine on prend toujours, en fin de compte, faute de se décider à croquer à belles dents dans le cookie de l'inconnu. Oh! Il arrive tout de même qu'on se sente game, et que de temps à autres, on ose le gingembre confit, la guimauve ou la gelée à la fraise, mais la pluralité d'options confond mon cerveau en effervescence, me faisant revenir sur ma valeur sure, comme une balise confortablement reconnue de loin. Oui, choisir, ce n'est point de la tarte, ni des petits-beurre. Notre cerveau nous joue de vilains tours de passe-passe pour nous embrouiller, et ce qui semblait si limpide quelques secondes auparavant devient tout à coup ombragé par notre hésitation grandissante. L'humain est ainsi fait. Même les plus grands décideurs cravatés de l'univers (hé oui!) douteront forcément un jour ou l'autre devant un étal de boîtes de biscuits. Plus souvent que vous ne le croyiez, en plus. L'apparence de confiance en soi est un parfum bien à la mode chez les grandes gueules, et camoufle de par ses effluves de décisions assumées une multitude de mauvaises odeurs incommodantes, fruits d'un processus décisionnel un peu plus boiteux qu'il n'en parait, par moment.


C'est qu'il y a trop de choix en ce bas monde. De quoi nous causer un mal de bloc à intervalles réguliers. Il me semble que ça devait être tellement plus simple à l'époque où il n'existait que deux sortes de fromage au supermarché: la mozzarella et le cheddar jaune orange. Maintenant, dieu que c'est compliqué, le monde du fromaggio! Brie, gouda, camembert, gorgonzola, edam, bleu danois, tomme, gruyère, vacherin, pecorino, Cheez-Truc... On veut juste se faire un sandwich, tabar-bip! Puis, il y a le maudit pain pour compléter l'œuvre d'art. D'ailleurs, comment ça se peut, toutes ces sortes de grains? Du sorgho, c'est un nom trop exotique pour être mangé, point barre. Et du lin, n'est-ce pas pour tisser des chemises laides? Moi, manger du tissus, ça ne me met pas trop l'eau à la bouche... Tant qu'à y être, c'est quoi la foutue différence entre des fibres solubles ou insolubles? Aussi bien choisir un pain blanc straight, faute de temps pour se taper une analyse poussée en googlant chaque composante, planté dans l'allée à l'heure de pointe. Faire le marché, c'est si exténuant de toute façon qu'on est mieux d'y aller à tête reposée et surtout pas avant le diner. On remplit notre charriot d'ingrédients alléchants, ça sent bon la pomme verte, on choisit du saumon fumé au bois d'érable, de la romaine en botte, des anchois, une baguette de pain bien chaude et craquante, et tout ce qu'il faut pour monter une vinaigrette maison. On se dit que la salade césar sera divine... et puis, après deux heures à tenter d'acheter ce qui manque, à hésiter, à douter, à avancer, à reculer, à ne plus savoir sur quel pied danser ce merengue interminable de «je veux ça... mais non», on finit par passer à la cantine à patates frites au retour à la maison et à se goinfrer d'une grosse poutine italienne extra fromage arrosée d'une orangeade, un admirable deux mille calories engouffrées en dix minutes mal investies.


Au resto, c'est pareil. Les restaurants dits «familiaux» proposent des cartes trop garnies. Ça donne envie de feuilleter le menu cartonné de A à Z à chaque fois, comme s'il nous était inconnu même si on vient à chaque semaine, et on se dit que tel plat ou tel autre semble délicieux... sauf la moutarde, sauf la saucisse déjeuner, sauf les câpres frites. Alors on doute. On hésite à choisir. On demande un cinq minutes de plus. Les plats sont devenus si compliqués, presque scientifiques, à l'air du frais et de l'abondance des ingrédients disponibles à l'année, que l'on doit indiquer au serveur une liste infinie de trucs à enlever au moment de la commande: «Je veux les tagliatelles sans ceci, sans cela, sans ce truc, pouvez-vous répéter ma commande s'il vous plait? Oui c'est bien, mais j'ai dit sans la mayo. Merci.» Même les noms sont confondants: On a envie de poulet rôti, mais on découvre une carte mettant en vedette le poulet sauce chimichurri, le poulet cajun, le poulet chasseur, l'aile buffalo ou le coq au vin. Il est où le poulet «poulet», lui? Ça n'existe plus de nos jours? Et pourquoi offrir autant de choix d'accompagnements avec le quart de volaille? Salade de chou mayonnaise, salade de chou vinaigrée, salade verte, salade du chef, salade césar, riz, pomme de terre au four, patates pilées, légumes vapeur, frites, frites grecques, frites de patates douces, frites gaufrées, poutine, pomme de terre garnie avec miettes de bacon... C'est compliqué, tout nous titille, on se demande si on ne se laissera pas tenter par deux accompagnements au lieu d'un seul, mais finalement on se dit que c'est pas bon pour la ligne, que l'ensemble de l'œuvre est bien assez gras comme cela, et on se résigne à faire comme d'hab et passer outre notre envie d'exotisme aigu.


Dans le fond, choisir est une compétence qui n'est pas maîtrisée aisément. Ça prend de la pratique, une petite touche magique et le sens du discernement, qui ma foi, est loin d'être inné chez tous et chacun (On a tous des noms en tête!). Bien choisir, c'est encore plus délicat. Prenons nos amis, par exemple. Avouez que tout comme moi, vous avez eu quelques pommes pourries dans votre entourage. Ces Red Delicious putréfiées sont peut-être même encore en train de vous parasiter l'existence, et vous n'osez même plus répondre au téléphone lorsque vous voyez «numéro inconnu» à l'afficheur. Car ces bibittes-là sont des pros incontestables de la fonction téléphonique du blocage du numéro et feront tout pour vous poursuivre de façon acharnée, s'immiscer dans votre bubulle, s'inviter chez vous pour bouffer votre dernière pointe de gâteau, gâcher le suspens d'un film à moitié entamé (les maudits spoilers), éloigner vos autres potes... Certaines personnes mettent en fait tout simplement en péril notre équilibre mental, tandis que d'autres vous font pratiquement autant de bien qu'un caramel fondant sur la langue. Il n'y a pas de hasard. Nous sommes les seuls coupables de l'introduction de ces spécimens de plantes indigènes envahissantes dans notre quotidien. Le myosotis étouffe rapidement dans une tale de chiendent, après tout. Décider de faire la java avec la petite Estelle à coups de shooters de tequila pendant ses belles années de collège était une chose, mais faire le choix de lui botter le derrière hors de notre vie suite à l'expansion de son égoïsme excessif et ses clins d'œil un peu insistants à notre amoureux en est une autre, qui, bien que parfois évidente, n'est point simplissime à mettre à exécution. Ça prend du doigté, une touche de tact... ou pas (une bonne varlope verbale peut faire l'affaire aussi), une fermeté hors de tout doute même si on se sent chancelant en-dedans (les plus grands aboyeurs sont souvent de grands insécures) et une rigueur inflexible. Tout sauf une sinécure, quoi!


Ah! Faire un choix, le bon choix... Être déchiré entre faire croire à un enfant que le Père-Noël existe vraiment, qu'il traque ses moindres gestes et peut prévoir tous ses désirs en échange d'un langage adéquat, d'une assiduité aux devoirs et leçons et d'un lit frais fait à tous les matins... ou lui montrer volontairement un monde sans magie, où le rationnel grisâtre fait office de référence, dans le but d'éviter de lui mentir en tant qu'adulte et de lui donner le mauvais exemple dès sa tendre enfance. De plus en plus de parents choisissent cette option, celle de l'honnêteté à tout prix, de la répudiation des contes de fées, de la négation des pays arc-en-ciel, mais il existe des irréductibles de l'alchimie de Noël. Qu'est-ce qui rend le commun des mortels plus sain d'esprit, après tout? Un brin de magie, de poudre de perlimpinpin, ou la vie dans un monde insipide? Il existe une diversité d'opinions, une multitude de débats vifs comme des plaies ouvertes entre parents, beaucoup de guéguerres, de réussites et d'échecs. On fait quoi? Quel axe de psycho-pop adopter? Vous avez bien cru au Père-Noël, vous, et n'êtes pas devenu cinglé... Mais un mensonge, même pieu, ça reste un abus de confiance! On choisit quelle théorie? On abuse tout bonnement de bâbord ou de tribord, capitaine?


L'hésitation peut cependant vous menez vers des lieux inattendus et fantastiques. Parfois, trop savoir où l'on va, avoir un chemin tout tracé sur une carte, nous empêche de nous laisser aller à des découvertes fofolles pouvant changer, voire sublimer notre vie à tout jamais. Certains dirons: «Elle est assez hot ainsi, ma vie. Pas besoin de la changer!» Ils sont ces adeptes un peu douillets du statut quo, qui couvent amoureusement leur confort et leurs acquis, le cul bien installé sur ce siège de voiture chauffant dont ils ne peuvent plus se passer dès le premier frimas. Véritables oxymorons vivants, ils font le choix facile de bouger immobilement, célèbrent une puja pour vénérer leurs recettes gagnantes dont aucune virgule n'a changé depuis des lunes et qui sont mesurées au quart de tour, et tentent d'attirer les indécis dans leur camp : «Haut les mains! Restez ou vous êtes! Don't move!» D'autres ont par opposition la bougeotte chronique et choisissent de ne pas avoir peur de se perdre, de se tromper de route, de prendre à gauche quand on aurait dû continuer tout droit, de se rendre à Rome par un chemin plus long, plus sinueux, avec quelques ponts à bâtir au passage. Parfois ils sont casse-pieds, ils pellettent des nuages à en remplir des bacs et des bacs et ça déborde de cumulonimbus et de nimbostratus tous plus moutonneux les uns que les autres. Puis, il y a ceux qui préconisent la théorie du centrisme, qui se tiennent, funambules professionnels, sur la corde raide du milieu, en tentant de garder le ballant avec les bras ouverts en croix. Leur choix fait basculer le vote d'une élection en claquant des doigts, peut déclencher les guerres, les prévenir, établir la ligne de conduite ou mettre fin à une initiative à jamais. Le centre n'est pas inerte, contrairement à la croyance populaire et c'est ce qui le rend dangereux. Il penche vers la latence ou la course effrénée, selon son humeur du moment. Il hésite et titube, mais il va peut-être oser la boîte de biscuits aux dattes ou l'extra poutine avec son poulet de rôtisserie, pour cette fois... ou il passera bonnement son chemin en décidant que c'est semaine de diète.


#FÉVRIERL1

| par La vie est un piment

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