Grand-maman «thé»


«La vie n'a pas d'âge. La vraie jeunesse ne s'use pas.» (Jacques Prévert)

J'ai une magnifique grand-maman de quatre-vingt-treize ans de qui j'ai envie de vous jaser tout à coup et qui sent bon la pâte à biscuits et le gâteau aux fruits de Noël. Quatre-vingt treize tomates-cerises et pratiquement pas de rides (oui, oui, à peine quelques ridules ça et là pour prouver qu'on a un brin d'expérience derrière la cravate, sans quoi les septiques seraient confondus), et je n'exagère même pas d'un millième de poil! Je me demande d'ailleurs tout le temps quelle est sa fontaine de jouvence privée, quelle poudre de perlimpinpin elle ajoute à ses confitures de petites fraises sauvages pour garder ce teint de pêche et cette étincelle dans l'œil qui jaillit comme un feu d'artifice (boom!) dans le ciel de mon existence à chacune de mes visites dans ses quartiers généraux. Serait-ce son sang irlandais qui bout de jeunesse éternelle? Mange-t-elle de la salade de trèfle à quatre feuilles pour le petit déjeuner? Non, c'est sûrement tout le thé qu'elle ingère. C'est rempli d'antioxydants le thé, après tout! A cup of tea, please. Quoi qu'il en soit, on ne dit pas assez à nos grands-mamans qu'on les vénère pour l'ensemble de leur œuvre immense. On oublie vite que ce sont elles qui ont botté le derrière de nos parents quand ils étaient des «p'tits criss», ainsi que ceux de notre horde de «mononcles» [1] et de tantines lorsqu'ils avaient fait des coups pendables dans leur enfance pas tout le temps tendre. Cette simple idée me fait sourire à m'en fendre le visage.


Grand-maman «thé» vieillit tout en jeunesse, et j'oserais même dire qu'elle rajeunit en vieillissant tellement l'âge lui va comme un gant, résultante probable de son don inné à savoir s'occuper mains et esprit. Elle est d'ailleurs comme une athlète olympique triple médaillée d'or du tricot. Elle sait clairement quoi faire de ses aiguilles, elle ourle, elle compte ses mailles, elle use de points de fantaisie et telle une habile chirurgienne, elle s'applique à la tâche pour façonner pantoufles, doudous et manteaux de petites filles, quand elle ne cout pas une robe de princesse à froufrous ou une cape de magicien. Côté artisanat, je n'ai rien retenu d'elle, je n'ai pas hérité d'une minuscule once de son sacré talent pour les travaux manuels, rien pantoute là, outre peut-être l'aptitude à trouver ça ma-gni-fi-que. L'injustice, quoi! Il faut croire que je n'ai probablement pas la patience légendaire requise pour réussir facilement l'enfilage des aiguilles et le découpage de patrons. J'imagine aussi qu'un pedigree d'onze enfants, ça forge l'indulgence et l'imperturbabilité, en quelque sorte, deux atouts non négligeables pour la maîtrise du tricot et de la couture. Et ensuite, on devient des pros de la confection de foulards et de tuques à pompon à la chaîne pour habiller ça cette tribu-là, l'abominable hiver canadien l'obligeant. Quand elle ne fait pas aller gaiement ses broches à tricoter, elle lit des romans à la tonne ainsi que des biographies, elle cuisine (elle est imbattable dans la préparation des fruits de mer) ou elle regarde le sport à la télé. Et elle prie pour nous tous, Dieu merci. Pour le moment, ça a d'ailleurs porté fruit.


Sans blague, ma grand-mère a toujours été une femme bien en avance sur son époque. Elle est instruite, cultivée et gracieuse, curieuse et bilingue, et après avoir élevé une famille nombreuse, puisque dans le temps, il y avait baby boom, elle est allée travailler pendant plusieurs années. À une certaine époque, elle avait même un chauffeur privé pour se rendre au travail, rien de moins (ça venait avec l'emploi, mais n'empêche que c'étais cool pour une petite fille comme moi de penser que sa grand-maman était comme Madonna). Dans ce temps-là, il faut dire que sa Gaspésie était toujours prospère, et que les gouvernements n'avaient pas encore l'intention d'en faire une région dortoir. J'adore qu'elle me parle de cette ère du passé, du fait que ma propre mère était «malcommode» [2] comme dix (j'ai de qui retenir, croyez-moi). Je me rappelle d'elle agenouillée dans son potager ou coupant des branches de lilas en fleurs qui parfumaient ensuite sa cuisine. Dès que je la vois, je hume aussi par défaut toutes les délicates odeurs de mes souvenirs de sa cuisine, ses casseroles de fruits de mer, ses shortcakes aux fraises, ses tartes aux raisins, ses galettes blanches. Je me rappelle de moi, petite fille, me faisant servir un grand verre de limonade bien acidulée dans un verre adorné de carreaux, de trèfles, de cœurs et de piques, vous savez, ces verres vitrés que toutes les mamies possédaient et qui avaient préalablement servi de moutardier de fantaisie. J'ai aussi le souvenir de sa collection d'éléphants. Je ne sais pas combien elle en avait, mais quand j'étais toute jeune, j'avais l'impression qu'ils étaient un millier à trôner dans la savane de son meuble de salon à mâchouiller le coin des photos de ses petits enfants qui peuplaient ça et là de petits cadres. Depuis, elle en a rangé plusieurs dans des cartons, car la mode est maintenant au zen et à l'épuré.


Grand-maman «thé» est aussi une voyageuse d'expérience, une globe-trotteuse intéressée à connaître l'autre et à contempler les beautés de la planète. Quand j'ai moi-même commencé à m'aventurer hors du pays, ma grand-maman m'a servie de tout premier modèle, elle qui avait osé partir à la conquête du monde il y a de cela longtemps, quand les femmes faisaient tout sauf cela, et ainsi fouler tout plein de terres lointaines et qui semblaient si exotiques pour l'ado que j'étais. Ça m'impressionnait beaucoup. Il faut dire qu'elle a voyagé avant la démocratisation de la chose, à une époque ou une poignée de chanceux seulement avait pris l'avion pour l'étranger. Elle en a passé des frontières dans sa vie et nous raconte souvent tout plein d'anecdotes colorées lorsqu'elle relate ses voyages. On ne se fatigue pas de l'écouter. Elle était de passage en Égypte lorsque Sadat a été assassiné, en 1981. Elle m'a décrit le tourbillon de folie qui en avait découlé. Vivre ce type d'événements nous convertit en témoin privilégié de l'Histoire avec un grand H. Ses récits de voyage ont tellement saoulé ma jeunesse que je les connais maintenant presque par cœur, son voyage en Californie avec grand-papa quand je n'étais même pas née, les fou-rires à répétition pendant ses escapades en République Dominicaine, les péripéties de sa réservation d'hôtel oubliée à Amsterdam, le jus d'orange frais pressé offert par des marchands à des voyageurs assoiffés au Caire, sans qu'on ne lave le verre entre deux services... Encore aujourd'hui, j'adore partager avec elle ces moments de jasettes inégalables pendant lesquels on compare nos coups de foudre, nos souvenirs de vacances et nos mauvaises journées à l'étranger, comme si on s'apprêtait encore toutes deux à s'envoler vers une contrée rêvée. On a en commun cette même inclinaison pour les périples outremers. Aujourd'hui, plusieurs de ses petits-enfants voyagent, tout comme elle l'a fait avant. Elle nous a influencé à vouloir témoigner du mode de vie des autres, et à garder l'esprit ouvert. C'est un cadeau inestimable.


Ma grand-mère, ne vous méprenez pas, elle a du caractère! Il arrive que sa soupe intérieure cuise à gros bouillons. Ne vous laissez pas emberlificoter par ses doux yeux de biche un brin rieurs. Hell no! Quand elle n'est pas contente, gare à vos miches! Madame n'a rien du tout d'une petite nature molasse et indécise. On ne peut de toute façon pas avoir le dos vouté en ayant eu une vie comme la sienne, remplie de gens, de bruits, de voyages, de mouvement. Parfois, elle sort de ses gonds quand un certain acteur archi connu et populaire à mort joue à la télévision une femme qui porte exactement son nom. Oh qu'elle ne trouve pas ça comique! Aussi, elle m'a raconté qu'après un certain temps et entêtement à se préparer du couscous pour diner, elle a soudainement décrété qu'elle n'aimait pas cela, et qu'à son âge, il y avait des limites à s'imposer des mets qui ne nous inspirent rien qui vaille. Ça me plait follement chez elle, cette attitude à vouloir essayer, à ne pas rester assise sur le moelleux confort de ses habitudes, à tester. Ma grand-maman, ça la rend indémodable, cette aptitude à être bien de son temps. Elle est fière et sa coiffure est rafraîchie à chaque semaine, à moins d'une force majeure de la nature... Je me sens un peu lâche de n'aller au coiffeur qu'aux trois mois, quand j'y songe, tout à coup.


Nos grands-parents sont de précieux bijoux parsemés de petits diamants, eternels et incassables. Ma grand-mère, je l'aime plus que tout. Dans tous mes souvenirs de Gaspésie, c'est son visage que je me remémore en premier. Elle est essentielle à mon identité même, à cet amour que j'ai pour la région de mes racines, lesquelles sont bien ancrées dans le sol sablonneux de la troisième plage, faisant fi des marrées insouciantes et de l'érosion de berges. En vieillissant, je me découvre un peu plus de sang irlandais à chaque jour. Si je m'entaillais comme un érable, je suis certaine qu'il coulerait vert dans la chaudière. J'ai cette fougue de l'Irlandaise, son regard clair, la chevelure de feu, des petites taches de rousseur sur les bras et le caractère affûté comme un lame de couteau celte. Comme j'ai en plus un engouement naturel pour l'aventure et le thé, j'ai certainement hérité du patrimoine génétique de cette femme, ma grand-maman «thé», que je trouve encore aujourd'hui séduisante, élégante et déconcertante. En espérant avoir aussi hérité de la jeunesse tardive qui vient avec le package deal. Parce que sincèrement, c'est de toute beauté à voir.


Je t'aime, grand-maman.

Love xxxxx...



[1] oncles

[2] espiègle



#MARSL2

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