Le maudit cadre vide


«Celui qui accepte son vide peut remplir sa vie.» (Catherine Enjolet)

Dans ma modeste cabane trône en monarque un peu maussade, un maudit cadre en bois tout de rouge teint qui cohabite jalousement avec deux Fous de Bassan en céramique qui se «frenchent» coquinement et une petite lampe un peu «cheapette» couchant langoureusement son ombre sur une table en fer forgé, sous la garde d'une horde d'éléphants parés et de chevaux qui traversent de gauche à droite une longue toile, véritable procession indienne en pleine mouvance. Le cadre peut contenir trois photographies, mais il reste pourtant dépouillé comme un oiseau plumé, seul à l'abandon depuis que je l'ai acquis dans une vente de liquidation, il y a plusieurs années de cela. C'est ainsi, je n'arrive pas à décider de quels souvenirs le garnir. Le cadre reste vide comme un puits asséché. Il a probablement soif de contenu, mais je ne me résigne pas à l'abreuver. Il est incliné sur la table, presque vouté comme un vieillard, et je l'exhibe quand-même, comme pour me rappeler mon propre cadre de vie un peu déséquilibré.


Je pourrais y mettre de jolies photos de mariage remplies de griserie et d'allégresse. Vous savez, par exemple, ce typique cliché croqué au moment du baiser scellant les destinées pour le meilleur et pour le pire sous les applaudissements d'une trâlée d'individus ne croyant pas à l'union éternelle, ou encore, le gros plan traditionnel des deux mains enlacées montrant les ongles rongés de monsieur, la manucure de madame et les belles alliances neuves en or blanc diamanté. Ou la photo de la robe, oui, la robe rouge soyeuse aux apparences d'une généreuse meringue italienne garnie de luisantes perles en bonbon. Où avais-je la tête de me marier en rouge, d'ailleurs? Le rouge n'est-il pas la couleur du diable? N'empêche que la robe, diablotine ou pas, elle a fait de l'effet, provoqué bien des Oh! et des Ah!, et réveillé en sursaut les appareils-photos dormants... Mais ça ne cadre juste pas (alerte au jeu de mots poche) avec mon cadre vide. Rouge sur rouge, ça rend colérique. Non merci.


Je pourrais tout autant le parer de précieuses photos de famille, joyeux souvenirs d'une enfance parfaite à jouer aux poupées, à concocter des photos-romans avec les mannequins du catalogue Sears maladroitement découpés, à inventer des chorégraphies sur des airs de La Compagnie Créole et à vouloir ressembler comme deux gouttes d'eau à Samantha Fox (un échec total, à quelques détails près, ceux qui me connaissent en conviennent à l'unanimité). Les parents, les beaux-parents, les grands-parents, la sœurette, le frangin, leurs partenaires respectifs, la petite nièce souriante... Tant de gens pourraient revendiquer un des trois espaces dudit cadre. J'étale les photos sur le plancher de bois et je reluque des souvenirs au vieux quai, à la cabane à sucre, à la sortie du train après ma première balade, de ma sœur et ma cousine qui mangent le glaçage étalé sur le sol après qu'on eu échappé un gâteau de fête dans l'entrée. Mais non, je crois que c'est plus rigolo d'aliter ces photos dans des albums bien douillets et de les feuilleter une fois par année lors des rencontres familiales bondées.


Sinon, pourquoi ne pas le truffer de photos d'amis de toutes parts, mes sisters turques et égyptiennes, d'images croquées au vif pendant des partys de bureau arrosés comme des plantes vertes, ou dans un aréna lors d'une victoire historique de l'équipe locale? Nah! On ne veut pas voir des grosses faces ivres au quotidien dans son salon, c'est bien trop déprimant! De quoi nous donner une soudaine envie d'Alka-Seltzer. Tant qu'à y être, je pourrais bourrer le cadre de photos de mes chiens adorés, mes bébés poilus. De toute façon, l'un est gras comme un voleur, un gros lard, tellement qu'on n'aurait pas assez de place dans un seul espace photo pour caser sa moue plissée. Et sinon, pourquoi ne pas encadrer le charmant minois de Penelope Cruz au TIFF [1], le portrait de Josh Donaldson, alias Mr MVP, à la batte croqué au Rogers Center ou la photo prise en douce «paparazzi style» de Macha Grenon au supermarché en train d'acheter des bananes? Hum... On ne parle pas de grand art, ici. Les images sont floues, un peu trop décentrées, et croquées à belles dents par un appareil mobile tenu par une main tremblante. Ça ne va pas pour un cadre de salon.


J'ai plutôt envie de le remplir d'une orgie de photos de voyage et de les changer à tous les jours au gré de mes humeurs. Ou peut-être pas, en fait. Mes bottines en ont foulé, des contrées exotiques et je me vois très bien choisir un égoportrait fait sur le vif à Machu Pichu ou cette image en plongée sur les moulins de Mykonos. Cependant, aucun de mes clichés pris à Maya Bay n'est aussi décapant que ce que mes yeux ont miré en vrai, et une photo n'arrive pas à reproduire la douce sensation des rayons de soleil pianotant mon visage salé par la brise. Je trouve aussi que la vitre du cadre fait ombrage à la vive lumière des auras de la gentille famille kurde qui m'a invitée à prendre le petit déjeuner dans son village de la région de Midyat, au bout d'une route sans nom. Même chose pour la beauté désarmante du chao d'Embaba, ses tuk tuks et ses échoppes de fallafels aux gourganes. Aucun cadre ne réussit à rendre justice aux petits détails qui rendent les souvenirs de voyage si singuliers. Le Taj Mahal semble presque riquiqui dans un cadre bon marché, après tout. Peut-être que je devrais investir dans un cadre plus pailleté, plus clinquant?


Ce cadre vide me trouble la vision telle une pierre lancée dans une mare. Splouch. Je ne peux cesser de le fixer, maraboutée, comme si de tous les objets trônant dans mon salon, il était le seul à véritablement mériter une attention quotidienne de ma part. Il se fait essentiel et est le prince du salon encombré de cette déco disparate. En le regardant, je me surprends à me perdre dans les bois de mes pensées les plus délirantes, à sauter les deux pieds dans ce vide fascinant avec mon imagination en guise de parachute. L'objet attire irrésistiblement mon attention, jour après jour, sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. Il captive mon regard presque amoureux vers cette vision gracieusement offerte de dépouillement, et quand j'y pose les yeux, je soupire souvent de contentement. J'ai bien du courage de le garder tel quel là où il est: Tous mes visiteurs me demandent le pourquoi du comment et décrètent qu'il est le comble du mauvais goût, rien de moins. Personne ne comprend mon hésitation à le remplir, mon inclinaison pour sa stérilité prolongée, ma lubie.


Après tout, qu'est-ce que le vide, en fait? Peut-on considérer qu'il souligne indiscutablement une profonde absence de tout ou une abondance de rien? Est-ce que le vide brut s'apparente à un présage de malheur, d'abandon, de solitude, de néant? Je crois plutôt que ce cadre vide est une bénédiction et il me plait plus que bien ainsi, avec comme seuls apparats sa vitre et son carton d'origine en guise de contenu. En le mirant à tous les jours, stoïque dans cette nudité sans même une petite feuille de vigne pour camoufler la zone sensible, j'y vois bien tout ce dont j'aimerais follement le fringuer, et ça change à tous les jours, au gré de la mode et de mon imagination un brin fertile. J'imagine inlassablement des animaux exotiques, une licorne, une chimère, un Quetzalcóatl [2] qui en remplissent les espaces libres, des lieux mystérieux pas encore visités mais si souvent rêvés, la Birmanie, tiens, peut-être cette amie scandinave que je ne n'ai point vue depuis des lunes ou l'enfant que je n'ai pas encore. Comment choisir le bon moment à immortaliser et à enfermer dans un cadre à double tour? Et puis, pourquoi ne pas le laisser vide, ce foutu cadre, et ainsi permettre à l'imaginaire d'en peupler la vitrine? Avoir le loisir de zyeuter une page blanche comme la neige et d'y étaler les couleurs de son choix, puis de tout effacer et de recommencer le stratagème, n'est-ce pas ce qu'on appelle avoir le grand luxe de plonger tête première dans le puits de la liberté?



[1] Toronto International Film Festival


[2] serpent à plumes maya


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