Jalousie, quand tu nous tiens par les joyaux de la couronne

«La jalousie voit tout, excepté ce qui est.» (Xavier Forneret)

Jalousie: Dispositif de fermeture de fenêtre composé de lamelles mobiles, soit verticales,soit horizontales. (Larousse)


Un store vénitien, une persienne qui se place entre ton œil imaginatif et la réalité aussi brute qu'un champagne pour t'embrouiller la vue. C'est ça, la jalousie. C'est un fin voilage qui t'empêche de voir clair, une chambre noire dans laquelle on avance à tâtons, assailli par une peur qu'on n'arrive pas à comprendre tellement elle sort de nulle part et nous fout les jetons. Elle te saisit à la gorge de sa poigne de mastodonte pour te faire ravaler de travers des choses anodines qui se convertissent en spectres hantant tes pensées lorsqu'on devrait se réjouir pour quelqu'un d'autre. Elle te tient par les roubignoles, les bijoux de familles, les joyaux de la couronne, elle presse fort sur les citrons, jusqu'à les faire virer au bleu. Souvent, elle camouffle toutes sortes de complexes assez inusités, certaines convictions malsaines et l'envie d'être n'importe qui sauf «je-me-moi», d'embrasser une panoplie de rêves qui appartiennent pourtant à autrui, au lieu de se contenter de les vivre par procuration. Es-tu un jaloux, un envieux, un convoiteux? Ou en as-tu un dans le collimateur? En toute honnêteté, on le devient tous un peu à la bonne heure. Oui, oui, même toi. Même moi. Même ta gentille grand-mère qui tricote et fait des tartelettes. Même ton voisin excessivement riche et réputé. Même Madonna. Il arrive toujours un moment, un jour ou l'autre, où avachi à ton bureau, dépassé par la routine quotidienne, par le stress accumulé et par les livres en trop t'ankylosant sur ta chaise un peu trop raide pour le confort de ton petit (ou gros) derrière, tu te mets à souhaiter avidement te catapulter comme une fusée dans la vie de quelqu'un qui semble se la couler plus douce. C'est la nature de l'être humain: On n'est jamais entièrement satisfait de ce que l'on possède, et on croit que chez le voisin, c'est plus marrant. Mais pour certaines personnes, la soif de se prouver est insatiable, quitte à dénigrer les autres ou à critiquer pour mieux rehausser sa propre valeur au regard d'individus qui eux, s'en balancent big time, un peu comme un trait de Kohl soulignant particulièrement la forme de nos yeux.


J'ai décidé de faire l'inventaire de certains traits de jaloux qui peuplent mon entourage ou le tiens, et que tu sauras reconnaître de bon cœur. Si tu te retrouves dans ces lignes, dis-toi que ça se soigne, la jalousie, qu'il existe pire défaut en ce bas monde, que faute avouée est à moitié pardonnée et que mieux vaut en rire qu'en brailler, après tout.

Le «bitchage», sport national féminin par excellence


Quel grand art! Laisse-moi oser dire du bout des lèvres les mots qui font bobo: C'est féminin à mort comme trait de caractère, le plaisir irréfutable de «bitcher» à qui mieux-mieux. Ne m'accuse pas de dénigrer la femme et d'être péjorative, ici, parce que ce serait jouer à l'autruche et s'enfouir la tête bien creux dans le sable. Des mecs ensemble, ça critique un peu, mais ça passe vite à un autre hobby. Tandis que des filles en gang, oui l'ami, ça aime donc ça, critiquer les absentes, qui elles, ont bien entendu toujours un tort immense, pour ne pas dire tous les torts de l'univers. Je vous le dit, je les ai toutes entendues et la tirade est infinie: Une telle est trop maigre, ou trop dodue, elle se maquille comme une greluche et est une pauvre superficielle paumée et sans cervelle, elle sort avec un blanc-bec juste pour le sexe, elle porte la jupe «à ras la moule» et des fuck-me boots ou elle s'habille en nonne, avec le signe ostentatoire généreux, elle ne sait pas s'attriquer (style garçon manqué) ou elle s'attrique trop (style poulette de luxe). Elle est un moulin à paroles, elle est molle comme du beurre température pièce, c'est une fille facile, c'est une paresseuse qui procrastine, elle sort avec des vieux schnocks, elle sort avec des p'tits jeunes, ses seins sont clairement faux, elle connaît ça le botox (cette babine de primate ne ment pas), elle est une mère indigne car elle boit du vin le vendredi pendant que le petit joue dans le carré de sable, elle n'est pas sérieuse car elle n'est pas carriériste. Elle est «grano», hippie, bohémienne, putain... Il semble que la critique non-constructive, le jugement de valeur, et la langue de vipère soient des sports qui gardent en forme.

Le syndrome du complexe d'infériorité aigu

Certains se sentent si minuscules, minis, minis, archi minis, tellement qu'ils doivent par tous les moyens tenter de s'étirer un peu vers le haut, histoire de gagner quelques centimètres. On veut grandir, prendre de l'altitude et s'offrir le ciel, et bien souvent, on choisit certaines cibles faciles à tirer vers le bas pour les utiliser comme échelle sociale vers les stratocumulus. Certaines personnes manquent de confiance en elles à un tel point que chaque réussite d'autrui se doit d'être éclipsée par un de leurs coups, qu'il soit bon comme du sucre d'orge ou aigre comme du lait caillé. Pour faire une analogie, c'est un peu comme le gamin qui arrive tôt et attend patiemment l'autobus, en tête de rang, et qui soudainement se fait pousser par un retardataire insolent qui se faufile dans le véhicule avant lui en tirant la langue. Le jaloux souffrant de ce syndrome est un excellent jardinier qui coupe parfaitement l'herbe sous les pieds de ceux qui obtiennent des petites réussites au quotidien. Ainsi, si quelqu'un partage sa joie fulgurante d'avoir obtenu telle distinction, telle reconnaissance, notre jaloux, lui, a évidemment vu mieux ou fait mieux (du moins, dans sa vie inventée) et il te clame ça haut et fort pour reléguer notre véritable champion aux oubliettes, pour ne pas dire aux limbes sataniques. Ces êtres qui se sentent inférieurs sont ébranlés par un rien, une peccadille, et se comparent en faisant abstraction du contexte, de leurs forces et de celles des autres. Ils voient le monde avec un triste regard de super-héros manqué, sans considérer celui, bien réel, qui dort au fond d'eux-mêmes et qui ne demande qu'à voir le jour pour la première fois.

Le centre de l'attention (le nombril du monde)


La planète bleue possède plusieurs nombrils bien saillants (certains percés, d'autres pas), lesquels constituent une véritable armée de jaloux obsessionnels sentant le besoin d'attirer l'attention comme le miel invite les mouches pour le meilleur et pour le pire, pendant que nous, les autres, gravitons autour de ces individus assoiffés de célébrité en pisant la bedaine mollasse (et trop poilue) du quotidien. Vouloir être le centre de l'attention à tout prix, c'est une véritable maladie, un carburant nécessaire à certains pour avancer, mais polluant à souhait. C'est cette personne qui saute dans les conversations de tous et chacun sans qu'on l'y ait invitée. C'est cet être qui prétend l'inverse de ce qu'il pense, qui clame ne pas vouloir la célébrité, le fame, mais recherche avidement les compliments d'autrui, irréfragable dose de drogue essentielle à son bon fonctionnement. Et pas question de la partager, cette belle célébrité. On doit rester le seul couronné, et le royaume est clairement indivisible. Ce sont souvent ceux et celles que j'appelle affectueusement les «vedettes de rien», à nettement distinguer des «vedettes de vent», qui sont des personnes ordinaires se faisant sacrer vedettes sans l'avoir cherché et pour aucune raison valable (elles sont connues sans trop comprendre pourquoi, bref). La «vedette de rien», elle, se «pitche» à l'avant-plan un tantinet à l'aveugle comme une balle papillon que le receveur a de la difficulté à attraper (quatrième balle! But sur balle!), Ça passe devant, ça pousse, ça t'écrabouille les orteils au passage, ça choisit ses moments pour surgir de nulle part avec ses courbettes, ses grands airs et ses beaux discours à la «mord-moi le nœud» (vous me pardonnerez ma vulgarité), et ça comprend très bien chaque mot de ce dicton connu: Parlez-en en mal, parlez-en en bien, mais parlez-en.». Et dieu qu'on en blablate, effectivement...

La compétition malsaine (mon père est plus fort que le tiens ou le concours du plus gros pénis)


La compétition ne fait pas de tort, parfois, car elle te sort de tes retranchements pour explorer de nouvelles possibilités. On se dépasse, on pousse la machine au maximum de ses capacités, on prouve ses qualités à la puissance dix et on fait mentir ses détracteurs. Par contre, le jour où l'envie de gagner sur l'autre devient un besoin, on doit se faire soigner. Il n'est pas normal de toujours vouloir être le meilleur dans tout, et encore moins d'user de tous les stratagèmes possibles pour y parvenir. Être le plus performant au boulot est une chose, mais quand ça prend une tournure du style «mon père est plus fort que le tiens» ou du genre «qui se vante d'avoir le plus gros boyau d'arrosage», ça frise le ridicule comme une permanente trop serrée de vieillarde. Avoir le bronzage le plus orangé de la ville et la bouche en forme d'anus tellement on a les lèvres fripées par les rayons UV, avoir le bikini le plus «itsy bitsy teeny weeny yellow polka dot [1]» de la planète entière, être le plus gros mangeur de hot-dogs extra «toute toute toute» de l'Est de la province, être le roi incontesté du calage de bières (et des rots) en série, être la «plotte à puck» (toussotements) royale par excellence, savoir réciter la Râmâyana par cœur même si on n'en comprend pas un traitre mot pour montrer qu'on est spirituel... Tu ris, mais tous ces titres existent et ont été revendiqués par un dude ou une dudette un peu trop intense dans son envie de gagner quelque chose. Certains ont des chasses-gardées sur lesquelles ils refusent de te voir empiéter, même si tu as raison de le faire. Vedette de rien, que je disais un paragraphe plus haut? Ça s'applique aussi ici!

L'étroitesse (les fesses serrées)


Certains se croient sortis de la cuisse de Jupiter et pensent que le seul mode de vie acceptable est forcément le leur. Sans blague, il y a des limites à être sur les principes, et c'est souvent la jalousie qui trace la fine ligne entre être simplement conservateur, traditionnel... et être stuck up comme une bourrique. Ces «parasites à bonheur» marchent les fesses serrées et aiment clamer qu'ils ne font que combattre les extrêmes, mais ce sont eux, les fanatiques, en fait. Être étroit, c'est être incapable d'accepter le bonheur des autres en faisant fi du fossé idéologique qui les sépare d'eux. En ce sens, ces gens sont contre toutes les religions et autres formes de spiritualité visible et adorent discuter entre eux de leur fermeture d'esprit en réglant le sort du monde une fois pour toutes... sans les principaux intéressés. Ils sont contre le Père-Noël et tout mensonge qu'on pourrait faire à un enfant, même si c'est plutôt anodin, et citent la psycho-pop à outrance pour justifier leurs prétentions. Ils remettront perpétuellement tes choix de vie en question aussitôt qu'ils diffèrent des leurs d'un poil. Ainsi, ils critiqueront, acerbes, la façon dont tu mènes ta vie sociale, que ce soit dans la vraie vie ou sur les réseaux sociaux. Tu es trop bavard, trop vantard, trop copieur, trop exhibitionniste, trop fleur bleue, trop ringard. Tous tes choix, un par un, seront scrutés à la loupe sans pour autant qu'on ne suive un protocole scientifique pour les analyser, sache-le. Tu apprendras tout de go qu'il devrait être illégal de voyager autour du monde avec un marmot, que deux chiens à la maison, c'est trop, que tu n'es pas assez ambitieux... ou que tu l'es too much (tout dépend du jaloux à qui on a affaire), que tu devrais faire ceci ou cela, et non pas ce que tu as toujours fait, même si la recette est gagnante. Ton régime végétarien est inadéquat, tu bois trop de bière la fin de semaine, tu es trop «multiculturel», pas assez «de souche», ou trop «de souche» et pas assez ouvert sur le monde. Bref, tu es un plouc et eux sont de la merde de Pape. Mais dis-toi que s'ils sont souvent entourés de connaissances, ils n'ont pas vraiment d'amis, les amis virtuels ne comptant pas. Ils restent donc fin seuls avec leur jugement acéré comme seule oreille attentive.

Le beige


Le beige est probablement la couleur la plus ennuyante de la palette des couleurs de l'univers. Bon. Si le beige te plait et te convient, tant mieux pour toi. Certaines personnes sont tout à fait heureuse dans le confort du beige, et il n'y a rien de mal à cela. Mais si tu es de ces personnes beiges qui rêvent d'être plutôt pervenche, rubis ou vert chartreuse et qu'au lieu de saisir le taureau par les cornes pour t'approprier de nouvelles teintes, tu t'apitoies sur ta monotonie, gare à cette jalousie qui montera un jour ou l'autre en toi comme la lave d'un volcan sur le point d'entrer en éruption (ou comme une éjaculation précoce, si l'image te parle davantage). Le beige frustré se trouve des cibles arc-en-ciel qui vivent une vie trépidante (à comparer avec la leur, qui a un goût de patates pilées mélangées avec des carottes) sur qui cracher son fiel. Ils regardent avidement le train passer et sème des critiques derrière lui, faute d'oser y sauter. Comme ils sont toujours deux kilomètres en arrière de tout ce qui les intéressent, ils sont les têtes couronnées du lynchage dans le dos des gens. Si tu es coloré et que tu as les oreilles qui sifflent, c'est qu'un beige est en train de te passer à tabac et te paie tout un procès public à quelque part dans le monde. Ils n'ont cependant pas beaucoup d'alliés de qualité, les individus colorés n'y prêtant aucune attention sérieuse et les beiges assumés les trouvant un brin plaignards pour des pacotilles. Leurs ritournelles font face à une salle vide quand le rideau rouge se lève. Qu'à cela ne tienne, le beige ne changera pas, la procrastination et l'aveuglement étouffant leur moindre souffle de volonté.


Si les jaloux pullulent en ce bas monde, il ne faut pas se laisser abattre par leur capacité assez déconcertante à nous transpercer le cœur d'un glaive à chaque fois qu'on célèbre un succès. Le jaloux se pollue lui-même l'existence, et contamine son entourage par extension. Il ne cède sur rien quand il s'agit d'envier le voisin chez qui l'herbe est toujours plus verte, et cherche constamment la lumière à travers les nuages. Une chose est certaine, la jalousie, même si elle nous assaille tous à un moment où un autre, peut devenir chronique chez certains, et au risque de briser de vieilles amitiés, ça vaut la peine d'évincer de pareils individus de ta vie pour éviter la sensation de brûlure aigüe qu'ils génère en toi. Tu verras, ça fait un bien fou de dire ciao bye! Kundera a écrit qu'«Il n'est rien comme la jalousie pour absorber un être humain tout entier.». C'est un peu comme un tampon hygiénique ultra performant (je sais, je suis une grosse dégueu). L'idée de l'absorption, c'est terrifiant. Imagine ton énergie, tes idées, ta volonté, ta joie de vivre se faire aspirer jusqu'à la dernière goutte vers un lieu flou et gris, alors que tout ton corps, tout ton esprit ont envie de s'étirer vers l'astre solaire avec la grâce d'une ballerine en pleine arabesque.


Les quelques jaloux obsessionnels qui liront ces lignes auront probablement envie de me conduire au bûcher. Mais je suis déjà bien loin devant eux, en train d'être heureuse, moi.




[1] Chanson écrite par Lee Pockriss et Paul Vance.


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