Le bonheur est dans l'été


«L'été arrive et la vie devient facile» (Ira Gershwin)

Le bonheur est dans l'été, le bonheur est dans le thé glacé, le bonheur est dans les télés fermées, le bonheur est dans le teint bronzé, la bonne heure est dans les 5 à 7 arrosés. La bonne humeur est dans les congés.


Avertissement: Cet hommage un brin cucul au troisième trimestre de l'année est probablement un peu trop truffé d'amour inconditionnel pour être réaliste. Mais comme je n'écris pas pour être réaliste, justement, et encore moins concise... au diable la retenue. Vive l'abus, tant qu'il y a du soleil pour l'appuyer!


Il fait trop beau en été, en fait, cela en est presque gênant pour les autres saisons, qui, même en se pomponnant pour tenter de nous éblouir en rougissant, en verdissant ou en blanchissant, pauvres d'elles, ne lui arrivent pas à la cheville. C'est ma saison préférée... ou la seule saison que j'aime plus que bien, c'est selon. Non! Ne me tirez pas des tomates! Et surtout pas des tomates d'hiver (chair blanche, goût fade et piètre allure, yark)! Je ne suis pas chialeuse, je suis juste honnête. Et comme la belle saison commençait hier, pardonnez-moi l'overdose d'amour qui va suivre, mais je me dois de la célébrer en grand, comme on le fait lorsqu'on accueille une vieille amie que nous n'avons pas vu depuis plus de neuf mois. Vous n'avez pas à être d'accord, mais un fait reste un fait: C'est mieux l'été, un point c'est tout. Tranchante la fille? Et assumée. C'est la rumba pendant trois mois. Et si par inadvertance j'embellis la réalité, ou je me fais mièvre à vous radoter qu'on frôle le paradis, qu'on roucoule de plénitude en ce temps de chaleur et d'abondance, je ne m'en excuse même pas, car l'exagération n'a pas toujours mauvais goût, c'est comme ça.


Déjà, c'est la saison des amours et du sexe et juste ça, c'est plaisant. Non, ce n'est pas le printemps, mes coquins. Le printemps, c'est la saison des divorces. Ça casse en mai et ça reprend en juillet. En été, on voit des couples naître de nulle part, s'épanouir en même temps que les boutons de roses s'ouvrent aux rayons de soleil. Les jupes sont courtes à mort et se soulèvent avec la brise, les gars sont en bedaine (torse nu, là, pas enceintes. Juste pour préciser... quoi que ce n'était pas nécessaire, hein?), on arbore de nouveaux tatouages, de très petits maillots de bain et de grosses ambitions. C'est torride, ça sent à plein pif les effluves de déodorant qui travaille fort (ça sent l'homme, comme on dit). On voit aussi les vieux couples marcher main dans la main le soir. C'est mignon à croquer. Ils déambulent lentement, parlant entre deux bisous des vacances à la mer qu'ils prendront bientôt, du nouveau patio en construction et des enfants qui viendront sous peu en visite avec leur marmots et leur armée d'animaux domestiques grugeurs de pattes de tables. On voit les personnes âgées au visage strié par l'expérience, bien calés sur un banc de parc, la tête de madame sur l'épaule de monsieur, et on se met soudainement à croire à l'amour infini. Je vous le jure, juste à écrire ces lignes, je deviens romantique, ce qui est un exploit en soi dans mon cas.

«L'été c'est fait pour jouer», chantaient si bien Cannelle, Pruneau et Rigodon[1] dans ma lointaine jeunesse (ben non, j'suis encore jeune, vous allez dire. Merci des encouragements). Déjà, il faut savoir qu'au Canada, il n'y a que deux foutues saisons: Celle du froid (pour ne pas dire du gros frette[2] sale qui vous gerce les lèvres, vous glace les entrailles et vous conserve dans un état impeccable, comme un cadavre parqué à la morgue) et celle des vilains moustiques qui attaquent en groupe, véritables gangs de rue du merveilleux monde des insectes. On doit faire avec ces vampires assoiffés. Et malgré tous ces maringouins qui nous bouffent les veines goulument comme si elles étaient truffées de caviar iranien, on peut très bien se vaporiser du chasse-bibittes et... à nous l'été! Ouiiiiiiiii! À ceux qui veulent rétorquer que le printemps et l'automne sont aussi des saisons dignes de mention, je vous arrête tout de suite: 10 degrés, que ce soit en mai ou en octobre, c'est frette à crever.


L'été, ça rime avec thé glacé. Ça rime avec potager. Ça rime avec congé. Ça rime avec guimauves grillées. Ça rime avec narghilé mentholé. Et quoi de mieux que de profiter d'une superbe journée de vacances pour extirper sa toute première carotte du jardin, la croquer sans même la laver (au diable les bactéries!) et noyer le petit goût terreux qui nous reste sur le bout de la langue avec une généreuse lampée de ce thé glacé maison à la pêche? Rien. Rien sauf peut-être ce léger parfum de lotion solaire à la noix de coco qui nous rappelle notre enfance à se faire crémer par maman pour éviter de rougir comme un homard de la Gaspésie. C'est le grand retour des fruits frais, des tomates pas blanches, des ananas juteux, des petits bleuets du Lac St-Jean et de la Côte-Nord, des framboises qui foisonnent dans le jardin. Et si l'été, ça ne rime pas avec colibris, ni avec bikini, ni avec vente trottoir, ni avec feux d'artifices ou feux de camp, et surtout pas avec Vespa, dans ma tête, du moins, ça rime brillamment avec tout ça.


L'été, ça goûte le ciel et le miel de trèfles. Ça évoque les petites fraises des champs qu'on va patiemment cueillir dans des spots secrets qui valent de l'or, et la confiture de grand-maman qui découle de cette cueillette bénie. Les saveurs estivales nous viennent à l'esprit dès que juin se pointe, et on se met à rêver d'un cornet gaufré débordant de crème molle marbrée trempée dans le chocolat noir deux fois plutôt qu'une (vive le double trempage!), d'épluchette d'épis de blé d'Inde[3] bien sucrés, de partys hot-dogs, d'aneth et de basilic à n'en plus finir, de bière blonde bien froide ou du petit rosé à l'apéro, parfait avec des huitres ou du jamón ibérico, ou cette salade caprese avec ces tomates italiennes et cette mozzarella di bufala fraîche à souhait (et qui est sans lactose, qui plus est! Si ce n'est pas bien fait un peu, la vie!). On pense à ces viandes marinées qui grilleront avec amour sur le barbecue, à l'orgie de fruits de mer qu'on va se permettre, aux salades de fruits frais, aux melons d'eau, aux shortcakes aux fraises... On a envie de cuisine méditerranéenne, d'olives à profusion. On veut un sorbet à la coriandre, un granité de pamplemousse, ou de la cantine à patates frites pour le diner après le boulot. Et des friandises glacées qui te colorent la langue de bleu et de rouge après quelques lichettes maladroites. Ça goûte divin, l'été.


L'été, c'est un arc-en-ciel. C'est une chenille qui se change en chrysalide et qui déploie ses ailes fripées pour la toute première fois comme une virginité qui se perd à quinze ans dans un doux frémissement tout en émotions. C'est un ciel d'Islande aux journées éternelles, une brise saline de Gaspésie qui nous rappelle que le homard est délicieux en juin. C'est une foire agricole où l'on tente en simultané de gagner un ourson en peluche plus gros que soi (et Dieu sait combien je prends de la place) en jouant aux fléchettes, c'est dévorer une pomme de tire en deux bouchées et demie et zyeuter les animaux de ferme en évitant quelques bouses visqueuses au passage. C'est une marche en montagne, la plus haute du coin, avec des bottes de trekking trop rigides et qui nous bousillent les doigts de pieds sans foi ni loi. C'est cette guêpe qui tente d'entrer dans notre bouteille de boisson gazeuse par la paille, la vilaine, nous «bizbizant» son excitation dans les tympans, attirée par l'orgie de glucose à sa portée (bad trip assuré après ingestion). Ce sont ces tacos de poisson qu'on aime déguster, avec la petite sauce piquante aux tomates vertes dont on abuse toujours, car sans elle, le taco n'est plus vraiment un taco, ne dites pas le contraire. C'est aussi cette promenade en kayak sur les eaux du St-Laurent, qui fait onduler ses vagues comme une danseuse de baladi ses hanches expertes. C'est sexy l'été, c'est de toute beauté.


Et l'été, ce sont aussi les festivals de ceci et de cela, avec les villes aux rues bondées de gens de toutes les générations réunies pour la même raison: Écouter de la musique inspirante en plein-air en «chillant», ou rire un bon coup pour se dérider l'âme en peine, deux sports exigeants. C'est le bruit des moteurs un peu (très) polluants de la Formule 1 revenant à Montréal, suivie de près par une tribu de péripatéticiennes mobilisées pour la mauvaise cause. Car l'été, c'est plus facile de faire la rue, de réserver son coin de trottoir sur Ste-Catherine Est, et d'y élire domicile à tous les soirs, le temps d'une saison à talons hauts, pour faire des pipes à cinq balles le plus clair du temps. Le grand arbre en face peut servir de parapluie de fortune s'il y a orage, après tout, et les clients pleuvent pendant la semaine du vroum vroum. Ce sont aussi ces gamins qui jouent au hockey-balle dans la rue, ces bicyclettes qui coupent les voitures au tout dernier moment, provoquant un tollé de klaxons, cette poutine au porc effiloché décadente du food truck qui se tient sur Peel le midi, un but époustouflant de Nacho Piatti et le stade en liesse qui s'en réjouit. Ce sont ces papas et ces mamans qui assistent assidument à la sempiternelle pratique de baseball en rêvassant d'un retour possible des Expos, nos amours perdus. C'est du yoga nidra dans un parc parmi les écureuils. C'est du sport, l'été. Ça prend de bonnes jambes.


L'été, ça exfolie comme les grains de sable qui restent coincés à la plage entre nos orteils mal bronzés. C'est un caniche qui suit les vagues en jappant sa vie comme un déchaîné, dépassé par le mouvement de va-et-vient incessant. Ce sont ces nymphettes à la peau d'une couleur douteuse qui s'exhibent en bikini trop petit «brasileira style» (les bobettes[4] dans la craque, bref) et ces mecs en Speedo bien épilés qui nous montrent un peu trop clairement qu'ils portent à gauche ou à droite. Parfois, on se rince l'œil sans même se cacher tellement le buffet est exposé en vitrine, mais souvent, on a un indigestion visuelle tellement ce que l'on voit est gras et salé. Alors, on se contente de manger ses émotions à coup de steaks grillés et de crevettes pop-corn noyés de bière mexicaine et de ti-punch en écoutant, nostalgique, les vieux tubes de La Compagnie Créole (ba moin en ti bo, deux ti bo, trois ti bo doudou...). Ça groove, la saison chaude. C'est le coupé-décalé, la bachata, le legong, le twerk (allez, bouge ton derrière!).


Inutile de vous convaincre que je suis aux anges et aux démons pour les trois prochains mois. Je vais siffler à tous les jours, sans exception, même face à l'adversité. Je vais boire des bulles à votre santé et à la mienne, «chin chin», quitte à être un peu pompette certains soirs de fin de semaine. C'est pas chic, mais j'aime l'ivresse du pétillant et tant que ça reste décent... Je vais voir tout plein de soccer et perdre la voix à chaque match, la chercher partout et finir par la retrouver un peu chiffonnée dans le fond de ma sacoche le lendemain. Je vais fondre de dix kilos au moins à force de marcher le soir, et faire d'une pierre deux coups pour ainsi profiter des merveilleux couchers de soleil de mon patelin (une légende urbaine dit que ce sont les deuxièmes plus beaux au monde selon le National Geographic. Mais légende ou pas, c'est beau en titi). Et puis je me gaverai de cerises jusqu'à écœurement (ce qui n'arrivera pas) en fredonnant:


«Quand nous chanterons le temps des cerises

Et gai rossignol et merle moqueur

Seront tous en fête


Les belles auront la folie en tête

Et les amoureux du soleil au cur

Quand nous chanterons le temps des cerises

Sifflera bien mieux le merle moqueur...[5]»



[1] Personnages de l'émission jeunesse Passe-Partout


[2] froid, en Québécois


[3] maïs


[4] slip, petite culotte


[5] Le temps des cerises, chanson écrite par Jean Baptiste Clément en 1866, et reprise par plusieurs interprètes.


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