Dernier appel pour le vol Air Incompétence


«Et puis tu t'grouilles et puis tu sors car avoir fait ce que tu penses, on l'aurait r'trouvé mort gisant dans son incompétence!» (L'incompétence, Lynda Lemay)

Bon. Ok. C’est aujourd’hui que je vide mon sac, car il déborde comme une poitrine proéminente dans un soutien-gorge trop exigu, brasilero style. Si vous avez envie d’une petite touche de positivisme mielleux, ce texte pourrait gâcher votre journée, mais je vous invite quand-même à le lire, car je suis certaine que plusieurs d’entre vous ont vécu ou vivront une expérience aussi désagréable que les miennes (notez bien l’usage du pluriel ici). On va parler d’aéroports et de compagnies aériennes. Non pas qu'être en mode voyage ne me plaise pas, au contraire. Je pense que l'aéroport est probablement le lieu où j'aime le mieux être dans tout l'univers, j'y arbore mon sourire «Julia Roberts» dès que j'y pose le pied, et il s'avère une source d'inspiration inépuisable pour moi qui adore écrire à propos des gens qui croisent ma route. Mais il n'y a pas que du bon dans les aéroports et j’ai une envie folle de vous raconter mes pires histoires à dormir debout. Vous découvrirez que ma patience a probablement l’air d’un puits sans fond, mais l’éruption volcanique se prépare et le compte-à-rebours est commencé…. 5…4… 3… 2… 1… «Dernier appel pour le vol Air Incompétence en partance pour nulle part ce soir mais peut-être demain à la porte d'embarquement AUCUNE. Prière de ne pas trop poser de questions.» Parfois, les aléas de la vie aéroportuaire sonnent un peu comme cela. Puis-je grincer des dents deux secondes s'il vous plait, avant de continuer ce texte? Voilà. C'est fait.


(Inspire, expire. Inspire, expire.) Je me lance. Pourquoi certains employés de compagnies aériennes (j'avoue que je vise particulièrement une compagnie canadienne avec une belle grosse feuille d’érable comme emblème) se sentent dans l'obligation de nous parler à nous, LEURS CLIENTS, comme si on était des marmots tout droit sortis de la garderie dès qu’on ose les questionner sur une inquiétude ou une frustration que l’on a, comme par exemple lorsque notre vol est annulé? Heille (quand je sors mon «heille» des limbes, ça veut dire que je ne suis pas contente, mais alors là, pas du tout! Rappelez-vous-en!), au prix que ça coûte, un billet d’avion… Un Mont-Joli-Montréal aller-retour, c’est environ huit cent piastres, ou plus de 1 250 miles Airmiles (ça veut dire que j’en ai fait de l’épicerie, à 20$ le mile amassé, pour pouvoir me taper ce vol)… Il me semble que je ne mérite pas de me faire parler comme si j’avais six ans quand je demande la raison de l’annulation de mon maudit vol. Car oui, sachez que j’ai le droit de savoir pour quelle raison une fois l’alerte rouge météo levée après l’orage qui avait initialement retardé mon vol de cinquante minutes, on décide tout bonnement de l'annuler. Un retard de cinquante minutes, c’est habituellement acceptable, après tout… Et si ça ne l’est pas, je veux comprendre pourquoi, parce que moi, ça m’occasionne des frais en chambre d’hôtel, en billet de bus (car il n’y a plus de place dans le vol du lendemain, évidemment) et en perte d’heures de travail, trois bonnes raisons pour moi d’exiger poliment une explication qui tienne autant la route que des pneus neufs. J’ai un ton de voix poli et calme, je ne fais pas de simagrées et je ne roule pas des yeux. Je veux juste qu’on m’explique. Mais la dame au comptoir du service à la clientèle me dit d’un ton infantilisant : «C’est comme ça, on n’y peut rien malheureusement.».


Ouin. Je peux à la limite accepter comme une gentille fille que la dame ne sache pas la raison. Parce qu’on ne sait pas tout dans la vie et ceux qui prétendent l’inverse gaspillent beaucoup trop de bave de crapaud, laquelle pourrait être utilisée à meilleure escient (dans une quelconque concoction de sorcière, entre autre). Mais primo, la préposée pourrait changer d'air, secundo, cesser de trop sourire, car c’est un tout petit peu arrogant (juste un peu, là) et je préférerais un ton un brin plus navré pour moi (l’empathie est un art et nous ne sommes pas tous des artistes, apparemment), et tertio, tenter de valider la réponse à la question que je lui pose. Parce que même si elle n’obtient pas la fameuse réponse que j’attends pour noyer ma rage et desserrer les poings, je vais saluer son effort, et elle pourra annoncer à son petit micro qu’elle n’a malheureusement pas pu obtenir d’info supplémentaire à nous donner, mais qu’elle nous remercie pour notre grande patience, assouvissant d’un seul coup l’envie de trois cent personnes en attente comme moi de poser la même foutue question mille et une fois. Ça va en frustrer plusieurs, certes, mais pas autant que le son agressant de sa voix de dessins animés qui donne l’impression qu’elle va nous pincer les joues en nous sortant un sucre d’orge de sous le comptoir. Au prix que je paie (et même si c’était gratuit, d’ailleurs), ne puis-je pas être traitée comme une femme intelligente? C'est aussi aberrant que si ma coiffeuse me teignait en bleu quand j'avais demandé du cuivré, et que lorsque je lui demandais des comptes, elle haussait les épaules en me chantant «I love you, you love me, we're a happy family [1]» avec un sourire niais en pleine face.


Aussi, pourquoi diantre, une compagnie aérienne importante du Moyen-Orient au logo d'un dieu faucon ose-t-elle nous tirer la langue impétueusement en nous laissant en plan dans un aéroport pendant trente-six foutues heures sans compensation? Trente-six heures sans même qu'on nous offre une canette de Fayrouz ou un bol de kochary! Je suis au Caire, et mon vol pour Istanbul a été annulé pour cause de tempête (car oui, ça arrive une fois par dix ans qu'il y ait une tempête de neige à Istanbul et qu'il y tombe 20 cm de merde blanche). Je comprends que pour cause d'intempéries, on ne me donne nada, et qu'il me faut une bonne assurance privée pour venir à ma rescousse. Mais c'est là que ça se gâte... Au lieu de me céduler le lendemain, on me cédule trois heures plus tard, puis, mon vol est encore annulé. Donc, je refais la file pendant deux heures pour me faire recéduler de nouveau six heures plus tard. Puis, tadam!, vol annulé. Et ça recommence. En tout, on m'aura recédulé cinq fois en trente-six heures, ne me permettant aucunement de me rendre à l'hôtel ou de sortir en ville, le temps d'attente entre chaque nouveau vol étant trop court. Qu'on m'annule un vol, ça, je peux vivre avec. C'est la vie, comme on dit. Mais qu'on me tienne en otage d'un illuminé à cravate qui ne sait pas lire les prévisions météorologiques à court terme sans même qu'on ne me compense pour cet acte d'incompétence incommensurable, ça me laisse penser que nous ne somme que des numéros bons à cracher du cash, et qu'on ne nous respecte que dalle, du mercantilisme dans une de ses plus perverses expressions. Ne pouvant pas circuler avec mes bagages (que j'ai dû récupérer et réenregistrer cinq maudites fois, en plus de passer à cinq reprises la sécurité et l'agent des douanes), il m'était ardu de circuler vers les stands de bouffe du lobby. Je mangeais miette par miette. C'est un jeune préposé à l'entretien travaillant de nuit qui, ayant pitié de moi, pauvre bougresse, après m'avoir vu errer au commencement de ses quarts de travail deux jours d'affilés, était allé m'acheter un p'tit snack insipide mais ô combien apaisant pour la panse gargouillante! Oui, il y avait encore de l'espoir en ce bas monde, inshallah [2]!


Aussi, il y a du personnel d'aéroport un peu trop intense à mon goût. Prenez par exemple un aéroport régional tout petit que je fréquente occasionnellement. Je ne sais pas si c'est à cause du faible nombre de vols par jour, mais on dirait que l'équipe de la sécurité est particulièrement émoustillée lors de l'heure de passer nos effets personnels au scan. Et comme de fait, je suis toujours choisie pour une satanée fouille aléatoire... Misère. Je dois avoir une face à me faire fouiller, il faut croire. Non mais, je comprends tout le sérieux qu'ils mettent à exécuter leur labeur... sauf que si on me dit : «en privé ou ici?» pour la fouille qu'on me propose, il serait bien de me préciser que la dite fouille sera INVASIVE, avec les culottes détachées, la brassière bien tâtée, les mains baladeuses dans le buffet soudainement étalé devant la masse populi, jusqu'à aller farfouiller dans mes chaussettes. Parce que vous savez quoi? J'ai déjà été fouillée dans les plus grandes villes du monde: New Delhi, Bangkok, New York, Le Caire, Istanbul, Pékin... mais jamais aussi intensément que comme dans cet aéroport régional qui opère trois vols de jet par jour. JAMAIS! Jamais je ne choisis la fouille derrière rideau, mais là, on m'a assez traumatisée que je vais y réfléchir deux fois next time quand on me proposera l'option discrète. Oui, je sais que ces individus font leur job. Ils ne voudraient pas qu'un passeur de je-ne-sais-trop-quoi ou qu'un disciple de je-ne-sais-trop-qui profite de leur manque de vigilance pour étaler tout son savoir-faire sous leur nez et en mettre plein la gueule à la galerie. Mais il me semble qu'ils pourraient travailler juste un peu plus comme leurs autres collègues dans le monde entier, et le résultat serait tout aussi probant. J'aime aussi particulièrement leur insistance à virer mon sac à main à l'envers dans le but d'extirper mon porte-clés en forme de talon-aiguille du fond et le scruter sous tous les angles. Ce même porte-clés a passé par à peu près tous les scans d'aéroports du monde, et on ne m'a jamais demandé de le sortir de mon sac. C'est un porte-clés, et ça parait très bien que s'en est un à leur petit écran. Mais bon, il faut en conclure que dans cet aéroport précisément, ça ressemble plutôt à un engin explosif ou à une arme blanche, à en croire leur intérêt.


Parfois, les aéroports, ce n'est pas le Pérou, ou ça l'est, justement. J'en ai vu des aéroports un peu exotiques, mais celui de Puerto Maldonado, en Amazonie, avec ses «ti waseaux» qui volaient dans le terminal à grands coups d'ailes, craignait un peu plus que les autres. C'est tellement reposant de boire un Inca Kola avant de prendre son vol tout en surveillant le plafond du terminal pour éviter les fientes, après tout. Et tant qu'à être au Pérou... Vous savez, lorsque vous arrivez à l'aéroport avec un groupe, qu'il y a deux vols à peu près en même temps pour la même destination, et que le groupe sera scindé en deux, faute d'avoir assez de sièges dispos pour le faire voyager tout en même temps, ça va, rien de bien grave, tout baigne... Mais quand on se rend compte que la moitié de la gang va voyager sur le vol d'une des meilleures compagnies aériennes au monde... et l'autre, sur un vol d'une compagnie un peu plus douteuse (dont l'emblème est grand oiseau de proie, pour ne pas la nommer), c'est moins plaisant, disons-le de même (mon chum dirait plutôt que ça fout la trouille à se pisser dessus), on se demande si le hasard va nous choyer comme des bien-nés ou si on sera pogné pour voyager dans un cercueil volant. Car il faut se le dire, réserver un vol à rabais sur les «zinternettes», ça peut sembler bien alléchant, mais parfois, le petit cent piastres de plus fait toute la différence entre une compagnie à son affaire et une autre, un peu plus nonchalante sur son service à la clientèle et la propreté de ses installations. Ça fait quelques années déjà que j'investis le cent piastres, moi. J'ai compris. J'ai compris que si je leur crache que j'en suis intolérante, on ne me servira pas de riz aux moules d'un air navré en me disant «no beef, sorry» dans un anglais cassé en haussant les épaules, si je choisis bien ma compagnie aérienne. Mais ailleurs, oui (fait vécu). Déjà, servir des moules dans un avion, c'est douteux. Miam les bonnes moules au micro-ondes, if you know what I mean.


J'ai aussi vécu le chaos à Paris Charles-de-Gaulle. Mais là, c'était amusant, d'une certaine manière, car un vol Paris-Montréal, c'est truffé de Français. Et des Français, quand Paris Aéroport les maltraite un tantinet, ça se rebelle et ça gueule comme si on leur arrachait les poils de jambe avec une pince à sourcils. Eux, ils savent se défendre, oui monsieur. Ils maîtrisent l'art de la solidarité quand c'est important. J'ai déjà vu des gens en attente du report de leurs vols suite à une tempête de neige, qui, fâchés de ne point avoir accès aux toilettes du terminal, lesquelles étaient verrouillées pour la nuit dans cette section pour maintenance, s'étaient mis en groupe pour tenter d'en défoncer la porte. Croyez-moi, après quelques coups d'épaules synchronisés d'une horde de messieurs français pas contents, les préposés étaient venus avec leur trousseau de clés pour ouvrir les dites portes, et les bécosses avaient été réparées en deux temps et trois mouvements. Non mais, ça choisit de remplir un terminal de gens en stand by, et on les laisse sans toilettes pendant des heures! Quelqu'un n'a pas fait son boulot correctement, ici (dieu que je suis polie! Wow!). Non seulement les toilettes ont été ouvertes, mais des couvertures et des tickets échangeables dans les concessions alimentaires ont été distribués. Comme quoi les Français, ils ont beau être gueulards à leurs heures, mais dès qu'ils se mettent à hausser le ton en chœur, leur stratégie fonctionne à merveille et les décideurs font dans leur froc. Je trouve ça beau, j'avoue (pas le froc plein de merde, là, mais l'art de faire bouger les choses quand ça compte).


Oui, on veut tous voler, c'est le rêve de l'être humain. L'avion nous permet de le faire par procuration, battant des ailes métalliques pour nous tandis qu'on a le pif collé au hublot en regardant les nuages qu'on surplombe d'un air rêveur. Oui, les impondérables de la vie d'aéroport sont multiples et fréquents. Se rendre à bon port est parfois une tâches plus colossale qu'elle n'en a l'air à prime abord. C'est ainsi, mais c'est à force de mieux réglementer cet univers que le passager sera traité comme un humain plutôt qu'un guichet automatique. Et puis, il n'y a pas que du mauvais dans tout ça. On a tous nos moments aéroportuaires préférés. Un simit au fromage blanc et aux tomates dans le hall des arrivées de l'aéroport Atatürk... Une bonne Chipie chez Archibald à l'aéroport Trudeau avant de voler vers la maison... Une trouvaille «bling bling» à rabais chez Swatch à l'aéroport de Newark... Retrouver par pur hasard, assis à notre porte d'embarquement à New York, un ami qu'on ne devait plus jamais revoir de notre vie avec qui on avait pris le petit déj le matin même à l'aéroport de Lima et qui partait pour Milwaukee via JFK, tandis que nous volions à Montréal via Miami et JFK (bien plus tard), et partager un deuxième repas d'adieux avec lui en attendant qu'on reparte chacun de notre côté... Se faire offrir une chambre d'hôtel par un homme d'affaires en transit de l'Afrique à La Guardia suite à l'annulation de notre vol pour cause d'intempéries, nous qui étions de pauvres petits étudiants cassés comme tout et résignés à dormir sur le tapis sale du terminal... Cette rencontre réconfortante de Josée, Marina et Luc, qui comme moi, avaient été largués à Casablanca pour vingt-quatre heures suite à un overbooking sur notre vol de connexion jumelé à un fâcheux retard, et tous en profiter pour aller dévorer un beignet à la confiture d'abricot au souk avec Fouad, notre chauffeur de taxi engagé pour la journée.


Vous savez quoi? Malgré tout, j'aime encore les aéroports. Passionnément. À la folie. Et l'incompétence de certains n'y changera rien du tout.




[1] Chanson de l'émission pour enfants: Barney and Friends


[2] Dieu merci


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