La cerise sur le sundae


«Il ne faut pas mépriser les petites choses.» (proverbe français)

J'adore la crème glacée. À la folie. Un peu trop. «Si tu m'offres une glace à la vanille, je serai, je serai gentille [1]», promis, juré, craché! Bon, toute cette orgie de lactose volontairement ingéré ne me sert pas beaucoup dans la vie, j'avoue, mais je compense avec une cascade de caramel salé ou de beurre d'érable, bien des arachides et une belle cerise au marasquin d'un rouge synthétique luisant de mille feux sur le top du monticule. Tant qu'à souffrir et à gargouiller, aussi bien le faire dans les règles du grand art. Après tout, il faut tout aussi bien nourrir son âme un peu goinfre et c'est à coups de petites choses qu'on arrive à le faire adéquatement. Ces particules d'instants sont tout de même assez prenantes dans notre vie, mais je l'avoue, pas toujours pour les meilleures des raisons. On se sabote soi-même le bonheur potentiel avec toutes nos limites inventées, nos principes plus catholiques que ceux du Pape (amen!) et notre gamme de préjugés basés sur notre imaginaire aussi tordu qu'un Slinky. Quoi qu'il en soit, les petites choses sont l'essence même de la vie, dans le positif comme dans le négatif. Il faut savoir truffer son quotidien de celle qui sont bonnes et trouver une manière d'inhiber les mauvaises pour y dénicher quelques parcelles explosives de joie.


Qu'est-ce qu'une petite chose, déjà? C'est un instant volé, un moment à première vue anodin mais qui transcende vers l'immensité, c'est un détail signifiant (j'ai omis le in- volontairement), un game changer, ce n'est pas nécessairement un as que l'on tire du jeu de cartes, mais plutôt un cinq de trèfle, qu'on réussit quand-même à convertir en arme secrète (chut!). L'auteure québécoise Marie-Antoinette Grégoire-Coupal écrivait que «si le bonheur est fait de petites choses, ce sont les petites choses qui le gâtent plus irrémédiablement que les passagères épreuves. [2]». Rien n'est plus véridique. Si l'être humain a une capacité quasi surnaturelle à traverser les grandes épreuves de l'existence comme la fatalité, la maladie ou l'échec professionnel et amoureux, il semble pourtant s'empêtrer les bottines dans les nids de poule du quotidien, comme si les pièges tendus étaient inévitables (Hé oui! Il n'y a pas juste Montréal qui est truffé de nids de cocottes, il y a ta vie aussi!). Bien que plusieurs nids de poule soient contournables, ils sont aussi aimantés (oui, oui!) et on y met le pied presqu'à chaque fois, surtout quand ils sont remplis d'eau, et on éclabousse au passage les passants qui nous entourent de ce nauséabond liquide froid et brunâtre. Les petites choses peuvent donc puer.


Je tente de vieillir tout en sagesse, ce qui est loin d'être un fait accompli, oh boy. Parce que quand je vois de nouvelles ridules envahir mon visage, je me renfrogne et je prononce des gros mots pas gentils (au prix que la crème me coûte, tu sais...). Par contre, je remarque que plus j'avance en âge, plus les montagnes que j'escalade sont aisées à franchir. Je suis cependant réaliste, je n'ai pas encore dompté toutes les petites bêtes qui court-circuitent mon bonheur journalier. Par exemple, porter de mauvaises chaussures. Mon cœur balance entre la beauté incommensurable et le douillet confort de la godasse. Avoir le plaisir de porter une bellissime chaussure à plateforme pailletée qui laisse entrevoir ma pédicure fraîchement faite... Et me mettre à sacrer comme une bûcheronne une heure plus tard car j'ai les orteils en compote et mon vernis tout écaillé. Que voulez-vous, on n'est pas supposé avoir le beurre et l'argent du beurre, c'est comme ça. On a beau être sage comme une image, il nous arrivera toujours de gueuler à nos heures.


Quelles autres petites choses me sortent de mes gonds, me démolissent le moral ou me foutent la trouille à un tel point que mon moment présent est fichtrement foutu? Il y en a une multitude et je parie que c'est la même rengaine pour tout le monde. Il y a entre autre toutes ces fois où je trouve du sable dans ma laitue (bizarrement, ça m'arrive souvent!). Il n'y a rien de plus insultant que de croquer dans un burger de restauration rapide et sentir des grains de sable entre mes dents, qui en grincent de rage. C'est dégueu! Ça me donne envie de «pitcher» le burger par la fenêtre. Aussi, se couper avec une feuille de papier, ça c'est enrageant. La douleur, à prime abord légère, nous semble à tout coup vive et incommodante, et on agit tous sans exception comme si on allait perdre le doigt, pauvre nous! Ça commence par une égratignure, puis suivra indéniablement la putréfaction, la gangrène et une mort lente dans l'agonie... Puis, il y a les bibittes de tous acabits qu'on risque de trouver dans un sac de raisins ou un casseau de framboises que l'on vient d'acheter au marché si on se fie aux nouvelles: Scorpions et veuves noires de ce monde, fourmis à gros cul et autres bestioles qui piquent et qui mordent. Moi, ça me stresse et de nos jours, ça arrive de plus en plus souvent. Quand on risque sa vie en voulant manger quelques raisins rouges avec son morceau de P'tit Québec [3], et qui plus est, quand on en trouve un, un satané insecte, il y a de quoi faire la vache et ruminer. J'aime pas les maudits arachnides et les formicidés, et j'ai pas envie d'en trouver dans mon frigo, un point c'est tout. Et il y a les mascottes qui me rendent hystériques... Oh mon Dieu! Un humain se cache là-dedans! Et il me parle comme si j'avais six ans! C'est tellement déroutant que ça me cause un big malaise. Si certaines personnes attirent les moustiques comme si leur sang était un grand millésime de Châteauneuf-du-Pape, d'autres comme moi attirent les mascottes les plus grotesques comme un ours alléché par du miel. Il y en a même une qui m'a déjà versé un bol de pop-corn extra beurre dessus en faisant des pitreries, il y a longtemps. Je n'ai pas ri. Bref...


Même si ça ne sert à rien de faire une tempête dans un verre d'eau avec tout, parfois, quand le vent gronde, on ne peut y remédier. Il est quand-même possible de voir l'autre côté de la médaille si on s'en donne la peine. Par exemple, pendant un festival extérieur, il n'y a rien de plus démoralisant qu'une journée d'averses glaciales en plein quand on a pris congé pour assister aux festivités. Déjà, c'est barbant de grelotter sous son poncho en attendant la tête d'affiche pour qui on a fait la file des heures, et la «p'tite broue» qu'on aime bien se taper lors des soirées de plein-air semble tout à coup moins à propos. Notre rimmel coule sur nos joues, ça sent le chien mouillé à plein nez, on a des brins d'herbe qui s'amalgament entre nos orteils et de la bouette sous les semelles. Toute cette humidité nous donne envie de pipi à un tel point que croiser les jambes ne suffit plus... ce qui nous oblige à utiliser les répugnantes toilettes chimiques que des centaines de personnes ont testées avant nous (beurk). Il y a cependant quelques avantages aux pluies estivales inopinées lors d'un festival. Déjà, les mecs graisseux et puants en bedaine depuis vingt longues heures qui ont dormi devant les portes pour être les premiers à entrer sur le site sont carrément désinfectés par l'averse. Ainsi, s'ils «slament» et t'accrochent un nichon au passage, il ne laisseront pas une traînée de sueur gluante sur ta belle camisole des grandes occasions. Aussi, c'est quand il pleut qu'on peut vraiment se rincer l'œil «par accident». Les t-shirts blancs deviennent vite transparents, laissant poindre un mamelon dressé à travers la fine étoffe détrempée, ou un arsenal d'abdos en acier à faire baver quiconque aime les six packs comme un bébé qui perce ses dents. Si c'est pas beau la vie (ou la pluie), tout à coup!


Oui, on peut avoir une influence positive sur les micro-détails qui rendent notre vie moins alléchante. Et on peut compenser les mauvais moments par l'appréciation à sa juste valeur de tous ces instants descendus du ciel pour nous en foutre plein la vue. Vous savez, comme l'excitation de choisir un dessert parmi une carte à faire rêver, au restaurant, ou lorsqu'on commence nos vacances, ce premier réveil matinal dans un autre pays, en écoutant attentivement tous ces bruits qui nous sont inconnus et humant des effluves de pain frais par l'entrebâillement de la fenêtre. Gagner une participation gratuite à la Lotto et s'imaginer avec le cœur qui palpite toutes les folies qu'on ferait avec ledit cash (séance de magasinage express à New York, achat d'un appartement à Istanbul, un repas au Fat Duck, faire construire des dizaines de puits d'eau potable en Afrique...) ou encore se laisser envoûter par le doux ronflement d'un toutou qui roupille collé sur ta cuisse... Manger une énorme part de gâteau au fromage enseveli sous une mer de coulis écarlate. Ou apprécier l'effervescence d'un terminal d'aéroport tout juste avant un grand départ, et y faire des emplettes de fou (vive le hors taxes!). Choisir un nain de jardin, ou deux, ou toute une famiglia. Trouver un délicieux bretzel avec plus de sel kasher que les autres, dans le fond du sac.


C'est ça le bonheur, après tout... Jusqu'à ce qu'une grosse fiente de goéland nous tombe sur la tête en un «splouch» fracassant, la cerise sur ce sundae déjà à moitié fondu au soleil qu'est la vie.




[1] Une glace au soleil, chanson interprétée par Nathalie Simard.


[2] Marie-Antoinette Grégoire-Coupal, dans le livre «Le sanglot sous les rires».


[3] Marque de fromage québécoise.



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