La magie de l'enfance



«Rien n'est plus vivant qu'un souvenir.» (Frederico Garcia Lorca)

Je suis une XYZ. Tout ça en même temps. Fin de gén. X- début Y et nouvelle adepte de la zé-ni-tu-de (bon, j'essaie). Si je suis je-me-moi dans toute la splendeur de mes qualités innombrables (ben oui, tsé) et de mes quelques défauts (pffff), si cette femme qui me regarde dans le miroir de ses yeux immenses est telle quelle malgré bien des malgré, et si la route que je suis assidument me mène là où je me prends tout à coup les pieds (et je ne parle pas des fleurs du tapis), c'est que mon passé m'a forgé ainsi. J'aime me remémorer certains heureux souvenirs de jeunesse qui je sais, m'ont profondément marqués. J'ai donc décidé de vous exposer un peu de ce qui a dessiné ma douce enfance, pour le meilleur et parfois pour le pire. C'est en quelque sorte une mise à nue vers ma jeunesse déjà lointaine, un striptease, ni plus ni moins. J'espère que ceux de mon âge souriront en se rendant compte qu'ils sont un peu vieux.

La lecture


Enfant, j'ai beaucoup lu puisqu'on n'avait pas internet. Petite, c'est les Martine que je dévorais à la tonne. Martine au cirque. Martine au parc. Martine par ci, Martine par là... Non mais, n'était-elle pas hot à votre goût, la Martine en question? Elle avait une vie de rêve! Elle savait faire un herbier bien garni (il manquait juste un plan de pot dedans pour être complet), elle avait un chien cute à mort, faisait des activités incroyables pendant ses vacances estivales, allant à la montagne, à la campagne, à la plage... Il manquait seulement un Martine à Disney pour boucler la boucle (mais Eurodisney n'existait pas à l'époque, donc ça s'explique.). En grandissant, j'ai ensuite découvert le fameux «Club des Baby-sitters», comme toutes les préados de ma génération. Heille! Elles l'avaient l'affaire, Sophie, Christine, Anne-Marie, Diane et Claudia. On voulait toutes faire partie de leur gang, et travailler à deux piastres de l'heure pour surveiller des marmots turbulents devenait tout à coup un petit plaisir de la vie. Puis, à douze ans, ma tante Claire m'a prêté «Jamais sans ma fille». Cette histoire d'enlèvement allait changer ma vie à jamais, aiguisant bien pointu ma curiosité pour les pays musulmans. Au lieu d'être outrée par cette histoire de captivité, c'est le contexte culturel qui allait me marquer au fer rouge. Il en a découlé une jeune femme ouverte à la différence, même extrême, et folle de cette région du monde. L'Iran est sur ma «bucket list» depuis.

Les collations bizarres dans la cour de récré


Je ne sais pas ce que les parents avaient en tête dans les années quatre-vingt en faisant leur marché, mais il circulait à l'époque des collations assez dégueulasses dans la cour de récré, et le mot est faible. C'était l'époque ou toutes les ignominies alimentaires possibles commençaient à être mises en marché. Outre les bâtons de cannelle cheaps qu'on traînait dans notre boîte à lunch et qu'on croquait à belles dents, (on s'entend que manger de la cannelle en bâton, c'est carrément bouffer de l'écorce!), on buvait aussi des Jutel, un hybride entre jus de fruits et verre de lait. On se remplissait la gueule de gommes sures et on grimaçait (les vertes étaient les pires). Ça nous coûtait des peanuts pour en avoir un sac plein! C'était aussi la belle époque des débuts du fromage salé, et dans le temps, OMG!, le sel, c'était pas un problème. Le fromage t'exfoliait le palais et faisait fondre tes plombages tellement c'était salé. J'ai aussi vu passer des sandwichs au baloney à profusion (il faut croire que le saucisson de Bologne, c'était une bonne viande santé, dans le temps!). Oui, on mangeait bien dans les années quatre-vingt. Menoum menoum.... #NOT.

La musique


À l'âge de sept ans, j'ai décidé que je voulais être Samantha Fox. Rien de moins. Je me rappelle d'ailleurs avoir dit à ma coiffeuse de l'époque: «Mon rêve c'est d'avoir des gros seins». Be careful about what you wish for [1], mesdames et messieurs! Ma tante, dans un élan d'illumination divine, m'avait acheté un poster de la plantureuse Samantha grandeur nature tout en bobettes vêtue. J'avais insisté pour le coller sur la porte de ma chambre. Je voulais être elle (je vous confirme que ça n'a pas fonctionné, d'ailleurs. Le blond me donne l'air cerné.). Outre la belle Sam, je me suis mariée mille et une fois avec Roch Voisine, avec qui j'avais fondé une famille virtuelle sans trop savoir comment on faisait les bébés, et j'avais un t-shirt des New Kids on the Block, moi qui craquait pour le beau Jordan, son immense touffe de cheveux et sa voix de mec aux couilles coincées dans une porte. J'ai chanté sur «Mon mec à moi», «Désenchantée», «Lavez lavez», «Bye bye mon cowboy» et «Savoure le rouge». J'ai voulu les boudins de Kathleen et les cônes de Madonna. Je connaissais aussi les mixtes de «Ce soir on danse» par cœur, je plaide coupable!

Les magazines de filles


Les années quatre-vingt-dix ont été l'époque des magazines de filles. J'étais abonnée à «Filles d'aujourd'hui» et à «Sassy», même si je ne parlais pas vraiment l'anglais. J'imagine que j'avais décidé de l'apprendre, bref... Dans ces revues, ça parlait de tampons, de virginité, de VIH, de mode fluo, de permanentes, d'anorexie et de premières peines d'amour, en plus de nous offrir de quoi nous rincer l'œil avec les photos les plus récentes des acteurs du moment... Je me demande aujourd'hui où les jeunes filles prennent leurs infos. Internet est tellement truffé de fausses informations que je me dis qu'il doit être ardu pour une adolescente de trouver des renseignements valables, lorsqu'elle est gênée de parler à papa ou maman. Je suis contente d'avoir pu lire le «Filles d'aujourd'hui» pour m'instruire sur une multitude de sujets. Ça a fait de moi une fille plus allumée, moins nunuche et beaucoup plus prête à faire face à ma vie qui en était qu'à ses balbutiements. Même s'il ne faut pas croire tout ce qu'on lit, rappelons-nous-en...

La flûte avec sœur Mariette


Au primaire, il y avait une nonne qui enseignait la musique et l'art plastique à l'école, sœur Mariette. Malgré ses airs sévères, elle était gentille, une vraie soie, et offrait des cours de flûte en activité parascolaire. Inutile de vous dire que je me suis retrouvée là. J'avais en tête d'apprendre la flûte traversière. Oui, je sais, c'est un choix bizarre pour une fillette de six ans, mais c'était le miens. Je crois que j'aimais plus le mot «traversière» que l'instrument en tant que tel, mais bon... Je n'ai pas pu apprendre à en jouer, car je me suis plutôt ramassée dans un cours de flûte à bec. Pouet, pouet, pouet. Maudite soit-elle, cette satanée flûte! N'y a t-il pas pire instrument au monde? Non! Im-po-ssi-ble! Je me rappelle que Mariette nous amenait pique-niquer le weekend à bord de son vieux taco, avant d'aller faire des récitals dans les maisons de personnes âgées de toute la région. Je ne sais pas combien de fois j'ai joué «J'ai du bon tabac dans ma tabatière» à la flûte, mais bien assez pour que j'aie la nausée à chaque fois que quelqu'un la fredonne. Quoi que ça n'arrive plus très souvent, j'avoue... Le commun des mortels a maintenant plutôt le fredon à la «Despacito» facile. Fumer la pipe, ce n'est plus vraiment la mode, de toute façon.

Le courrier


Dans le temps (utiliser cette expression ne me rajeunit pas!), on s'écrivait entre amis des lettres interminables. On se racontait nos histoires de cœur, nos déceptions familiales, nos passions démesurées pour à peu près tout. On se disait qu'on avait hâte aux vacances pour se voir la binette et camper dans la cour. J'ai une boîte pleine de lettres à la maison. On s'ouvrait sur le monde en correspondant avec des gens de partout. Une lettre envoyée en France prenait une semaine à se rendre à bon port, mais en Australie, ça pouvait prendre deux semaines. Les relations évoluaient donc à un rythme très lent. Rien à voir avec Whatsapp et Facebook qui tirent plus vite que leur ombre. Parfois on se parlait au téléphone, ce qui n'était pas donné, ou on s'échangeait des collants, des crayons de fantaisie et des photos de nos familles. Mon amie Elisabeth m'a longtemps envoyé une carte postale à chacun de ses voyages. J'ai déjà eu une vingtaine de correspondants en simultané, de l'Inde, du Pérou, de la France, de l'Australie, de l'Angleterre, des États-Unis... Je m'ennuie de ce temps-là, car nous n'avions pas l'obligation d'être démesurément pressé, ni de performer autant, même dans nos relations interpersonnelles. On pouvait respirer un bon coup et humer les effluves du papier à lettre parfumé.

Les petits danseurs de Sainte-Marie


Certains ne le croiront probablement pas, compte tenu de mes antécédents d'écrabouilleuse d'orteils, mais j'ai fait de la danse folklorique pendant des années. J'ai fait de la danse du monde, et de la danse québécoise traditionnelle (des claquettes, autrement dit!). C'est la danse folklorique qui m'a fait découvrir un pays que je considère maintenant comme ma deuxième maison, la Turquie. Dès lors (et j'avais dix ans), j'ai voulu y aller. Je ne me serais pas douté que j'allais y voyager une dizaine de fois avant mes quarante ans, apprendre la langue et y avoir un cercle complet d'amis. Notre passé nous façonne comme un sculpteur l'argile. On a beau vouloir l'enrayer, l'oublier, l'altérer ou le «pimper», il s'installe en nous et couve paternellement nos aspirations pour qu'elles éclosent comme des poussins piailleurs. La danse a fait de moi une femme curieuse de l'autre, intéressée à communiquer malgré la barrière des langues, et à goûter des mets déconcertants. Elle a fait de moi une citoyenne du monde, sans nationalité et les adoptant toutes en même temps. C'est à ce jour mon identité, mon essence.

Les Nordiques et les Expos


Ma première idole a été Anton Stastny. Il était probablement le moins bon des trois frères, mais Anton, c'était le miens. J'avais six ans et je disais que j'allais l'épouser (oui, j'avais lui et Roch Voisine en même temps, coupable!) Puis, Mats Sundin l'a remplacé. Il faut dire que j'entrais dans l'adolescence et que je le trouvais bien mignon, le beau blond (il était bon aussi, là). Je suis née avec l'entrée des Nordiques dans la LNH. J'ai passé mon enfance à fréquenter le Colisée, où j'allais cinq fois par année voir des matchs avec papa. Leur départ a été un coup de glaive asséné droit au cœur. Mais mon grand kick de jeunesse fut les Expos, mais nos amours constituèrent aussi le plus important deuil sportif que j'ai eu à faire. J’adulais Denis Martinez et j’étais fan finie de Marquis Grissom. Je voulais voler la job de Rodger Brulotte. Et il le sait en plus. Demandez-le-lui si vous le voyez. Il vous confirmera la chose. Le déménagement de l'équipe m'a détruit en mille miettes.

Les vacances en Gaspésie


Petite, je passais mes vacances en Gaspésie avec ma famille. C’était un rendez-vous deux fois par année, à Noël et en été, et à chaque fois, une toute nouvelle aventure commençait. Les souvenirs laissés par ces vacances sont indélébiles. Chaque particule de temps passé en Gaspésie m’est précieuse. Je me souviens des nuits passées dans la roulotte chez Claire. La roulotte était installée au fond de leur terrain, on y amenait des victuailles pour la nuit et on y dormait. Nous étions parfois huit enfants «parqués» dans le véhicule à rigoler jusqu’aux petites heures du mat. C'était magique! Je me rappelle aussi de la montagne (bon, ok, la colline) en avant de chez grand-maman, à Pabos Mills. On pouvait monter au top en empruntant un grand escalier de bois, et en haut, on y ramassait des fraises sauvages ou des noisettes et on se frayait un chemin jusqu’à la croix de Jésus qui dominait la butte. Aujourd’hui, l’escalier n’est plus, et je crois que plus personne ne s’aventure dans les parages. J’ai en tête les effluves du Dixie Lee, les arrêts au Héron pour manger une bouchée avant de continuer vers Chandler, les burgers de la défunte cantine Jonathan la Goéland, à Percé, et nos balades jusqu’au trou dudit rocher, à marée basse. Nos nuits chez Rachel. Notre chambre toute rose «gomme balloune» avec la poupée de Bobby Orr accrochée sur le mur. Les baignades à la troisième plage. L’îlot en face de l’ancienne maison de mon oncle Denis. Le homard. Les shortcakes aux fraises de grand-maman Thérèse. Les collations volées dans le dépanneur de grand-papa Alfred comme s’il n’avait rien remarqué (Crush jaune – la meilleure, la gomme Schtroumpf, les Sweet Mary, les chips Hostess au barbecue...). Les vacances, ça forge un enfant.

Les jeux


J’ai joué en tabarbip, dans ma tendre jeunesse. Ça oui. À la maîtresse d’école (droit d’ainesse - ma petite sœur étant mon élève) à écrire des équations sur un tableau vert que mon père nous avait dégoté on ne sait trop où. À l’hôpital. Je me rappelle avoir fait un suivi de grossesse à ma sœur (oui, la même qui était mon élève dans le jeu précédent), échangeant le bébé qu’elle portait sous ses vêtements en crescendo (j’avais commencé avec une figurine, pour la remplacer par une petite pouliche de mer, tout ça pour la faire accoucher d’une Barbie sur le congélateur du sous-sol qui faisait office de table de médecin.). J’ai joué à l’agence de voyage, émettant des billets d’avion faits sur du papier ligné pour Ouagadougou ou pour Berlin. Ensuite, je me convertissais en agent de bord, asseyant ma sœur et mon frère sur des chaises spécialement placées pour simuler un avion, et je passais dans l’allée avec des drinks et des repas, ainsi que pour provoquer des turbulences en poussant les sièges. Puis, il y a eu l’époque des spectacles. Toute la marmaille du voisinage préparait des numéros de lipsync, puis on passait de porte en porte dans la rue pour vendre des billets et tous les voisins se ramassaient à un endroit X, amenant des trempettes, des croustilles et des jus, pour assister au show. On se brassait le popotin sur la Compagnie Créole, Martine St-Clair et Debbie Gibson, fiers d’être de si bons organisateurs en herbe de spectacles. Et on apprenait ainsi à supporter les regards étrangers sur soi, et l'art de l'autodérision.


On dit que les voyages forment la jeunesse... Je crois que c'est plutôt l'imaginaire qui la forge, et qui par la suite dicte les grandes lignes de notre vie d'adulte. Une enfance à vivre des tracas d'enfants et non ceux des grands, c'est de l'investissement à long terme. Aussi, l'imaginaire n'est pas quelque chose qu'on organise. La société d'aujourd'hui réglemente de plus en plus la créativité enfantine, laissant les enfants démunis devant leur temps libres. Pourtant, il ne suffit que de les laisser un tantinet «dealer» avec eux-mêmes, en enfants. Comme l'a si bien écrit Marguerite Duras: «Il reste toujours quelque chose de l'enfance, toujours...».


[1] Fais attention à ce que tu souhaites, et titre d'un film dirigé par Elizabeth Allen Rosenbaum.



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