Le biscuit chinois


«L'avenir n'est interdit à personne.» (Léon Gambetta)


Samedi soir, un souper au Fu Dat [1] entre amigos, un biscuit chinois à craquer joyeusement. Samedi soir et tout l'avenir du monde au bout de mon nez retroussé «cléopatrien» (heille, ça fait beaucoup d'avenir, ça). Samedi soir, une drôle de vérité imprimée sur un bout de papier taché de sauce soya. Je casse mon biscuit, j'en extirpe la traditionnelle note et je souris en lisant le message qu'elle avait comme mission de me livrer: «Vous n'êtes pas facilement influencé». Bon. En voilà une assertion! Déjà, le biscuit chinois, il a la réputation d'avoir la bonne aventure large, mais il faut dire qu'ici, je ne sais pas ce qu'il cherche à faire, ledit biscuit. Veut-il me convaincre que je suis celle que je ne suis pas, le comique? Ou au contraire, sait-il très bien qui je suis, tellement qu'il n'a aucune gêne à le clamer à qui mieux-mieux, le sacripant?


En réfléchissant un peu, je constate que de nos jours, il est pratiquement im-po-ssi-ble de ne pas être influençable à ses heures. Maudit biscuit chinois menteur! Essayez donc pour le plaisir de la chose de vous affranchir ne serait-ce qu'une seule journée des multiples influences qui nous titillent les méninges au quotidien sans passer un mauvais quart d'heure! Je mettrais ma main à couper que vous ne passez pas une heure lâché lousse dans l'effervescence d'une ville sans craquer comme un bout de chocolat tempéré. On est affublé par une panacée de stimuli nous vomissant des flots de tentations en plein visage, tel un lendemain de veille perpétuel. Pas facile de ne pas succomber un tantinet à cette corne d'abondance une fois de temps en temps! C'est un peu comme si une assiette de sucre à la crème traînait sur un comptoir et qu'on passait devant dix fois par jour. À un moment où à une autre, on finirait par avoir la main baladeuse, on attraperait du bout des doigts un petit morceau et on l'engouffrerait en se disant: «Pour une fois, hein?».


Dans la vie de tous les jours, c'est la même foutue histoire de la mort qui tue. On aime les bottines à talons qui roupillent dans la vitrine de cette boutique du centre-ville, on raffole de la nouvelle coupe de cheveux de Scarlett et on veut la même, avec la frange pis toute, là, on bave tel un bébé qui perce ses dents devant notre écran de téléviseur lorsque la pub de burger super méga extra bacon passe et on se dit qu'il faudrait bien l'essayer (juste une fois, voyons! Par curiosité). Comme un ver d'oreille, l'idée reste accrochée dans notre esprit jusqu'à se répandre et s'éparpiller dans toutes nos cellules. Et là, on résiste du mieux que l'on peut, on s'agrippe, on se tient comme on peut... jusqu'à ce que l'on craque finalement comme des Rice Krispies dans un de ces moments de faiblesse de fin de journée, lorsqu'on est trop vanné pour se défendre des attaques répétées des ces maudites tentations à la con. On est influençable à crever! Prétendre le contraire, c'est mentir à l'univers en entier! Un nez de Pinocchio, c'est laid, ça se marie mal avec mes bouclettes. Aussi, j'essaie d'éviter.


Qu'à cela ne tienne, même si un biscuit ou une boule de cristal pouvait nous lire l'avenir en véritable devin, ou du moins nous le susurrer doucement, les multiples options et opportunités que la vie nous propose et les choix de les saisir ou pas sont en fait les seuls réels facteurs de changement ou de stagnation de notre existence en constante mutation. Après tout, notre avenir, en véritable yo-yo, change immanquablement au rythme effréné de nos décisions, de nos hésitations, de nos renoncements et de nos changements de cap inopinés. Nos déchirements y sont intrinsèquement reliés. Notre guts aussi. Et notre capacité à faire de nos rêves des réalités. Le seul moyen d'accéder à un avenir différent de ce qu'on a entre les mains, c'est de modeler notre présent en conséquence, en vérité. Pourquoi se contenter de ce que l'on a, si ce n'est pas à notre convenance, à la hauteur de nos attentes? Le fait de vouloir autre chose, de vouloir plus que ce que l'on possède déjà, ne signifie point que l'on n'apprécie pas ce que l'on tient fébrilement entre ses longs doigts de pianiste. Et puis, on a toujours toutes les cartes en sa possession pour jouer son futur. Il n'est donc pas question de tirer les bonnes ou les mauvaises dans un élan de hasard doux-amer. Les coups de dés, c'est quoi ce truc de fou? Chaque petit talent dormant, chaque parcelle d'aptitude en développement, chaque micro- bourrasque de vent pourra servir sa noble cause au bon moment donné. Il suffit d'oser... et de bosser en conséquence. Et si on frappe un mur, d'autres peuvent aussi tomber. Tous les murs ne sont pas tous de la même épaisseur.


Oui, l'avenir passe par le présent. C'est un tunnel incontournable à traverser. Je ne sais pas si je suis en train de t'apprendre quelque chose, mais c'est un fait. Je m'en suis rendue compte toute jeune, je présume, puisque ma face rondelette de jeune première de classe a décidé à seize ans qu'elle ferait de sa vie un gigantesque terrain de jeux où toutes les folies allaient être possibles, et même souhaitées. Et je n'ai écouté personne sauf mon instinct. Après tout, il est celui qui m'a toujours accompagné, que ce soit en me hurlant des conseils délirants ou en se tapissant dans un coin coussiné, observateur comme pas un. J'ai voulu voyager dans des contrées lointaines, apprendre des langues aux sonorités différentes, essayer des sports, cuisiner des mets exotiques, avoir une carrière, des amitiés déjantées, écrire toutes les folies qui me passent par la tête sans me censurer et les partager à la planète, malgré ma pudeur. J'ai appris à décider de ce qui était bon pour moi sans regarder ni à gauche ni à droite. Je regarde droit devant et je me lance telle une balle de fusil, la chevelure au vent. Bang!


Non mais, n'est-ce pas hilarant de penser que certaines personnes croient encore en la magie du destin? «Abracadabra, ta vie changera!»... Comme si une entité divine tirait les malicieuses ficelles d'une vie déjà toute tracée et dont la fatalité s'avérait irrémédiable, qu'on se fende le cul en dix ou qu'on laisse l'eau couler librement... L'être humain, étrangement, ne semble pas croire en soi, tout en continuant paradoxalement de croire au Père Noël de son enfance. «Ho! Ho! Ho! Si t'as été gentil, tu auras un beau petit chiot, mon garçon. Ça et des Lego.» Ça sonne un brin comme: «Si t'as été une bonne fille, que tu as respecté les règles, que tu as gardé le cap malgré tout, que tu as marché sur tes principes lorsque nécessaire, que tu t'es fait politicienne à tes heures et que tu as passé de longues nuits d'insomnie à tenter de régler le sort du monde, tu vas progresser dans ta carrière, ma belle brune.». Clignotant rouge! Alerte à la pensée magique! «Veuillez utiliser la sortie de secours la plus proche et garder votre calme!». Continuer sa route sans être heureux en se disant que ça va s'arranger, c'est un peu comme conduire une voiture sans posséder de permis et se dire qu'on n'a qu'à suivre le chemin pour arriver à bon port.


Le risque est démentiel, pour soi-même comme pour autrui. Le risque d'accident. Le risque de s'égarer. Le risque d'être arrêté. Le risque de tout perdre.


Le bonheur est un droit, mais aussi une responsabilité. J'ai parfois l'impression que le nombre effarant de gens voulant avidement connaître leur avenir est proportionnel au nombre de personnes inquiètes, préoccupées et insatisfaites. Ok. J'exagère. Mais tout de même, n'est-ce pas un peu tordu que de vouloir à tout prix savoir si on aura assez d'argent, la santé, si on voyagera, si on trouvera l'amour avec un grand A? Les diseuses de bonne aventure, les mediums, les voyantes, le tarot, les boules de cristal, le marc de café, les lignes de la main, l'astrologie et les biscuits chinois ne sont-ils pas tous des moyens utilisés pour tenter d'apaiser une curiosité camouflant un inconfort face à son quotidien? Perso, je ne souhaite pas savoir l'avenir. Je veux juste vivre à ma guise... et me surprendre moi-même.


Man, pourquoi diantre vivre dans le demain quand on peut tant profiter d'aujourd'hui? Pourquoi perdre tant de temps à rêvasser au lieu de se bouger le derrière? Pourquoi s'asseoir sur ses lauriers? Ils vont être tout «écrapoutis», tout froissés, tout fripés. Et on le sait, des lauriers mal en point, c'est pas mal moins intéressant à exposer.


Il ne faut jamais croire un biscuit chinois...

[1] https://www.fudatexpress.com/



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