Le retour inespéré: Guide de survie printanier


«Les fleurs du printemps sont les rêves de l'hiver racontés, le matin, à la table des anges.» (Khalil Gibran)


Dieu merci, c'est le printemps! Là, j'attends l'été. Non mais, étais-tu aussi tanné que moi de cet hiver à n'en plus finir? On aurait dit que je ne l'espérais plus, le cri*$&e de printemps. Je vais l'avouer, il était temps que j'augmente ma production de dopamine et de sérotonine, parce que la dernière tempête m'avait rendu l'humeur un tantinet massacrante. Si tu lui avais donné une tronçonneuse, à mon humeur, elle aurait pu être la vedette d'un film d'horreur sanguinaire et faire des millions à Hollywood. Bon, pas besoin de me faire la morale, JE SAIS que je suis Québécoise et que je devrais être conditionnée depuis ma naissance à traverser de longues périodes frisquettes et neigeuses. Mais non. Désolé, ça n'arrivera pas, c'est comme ça. De novembre à juin, je vis dans l'attente de la douceur et de la verdure. Je me choque quand Fred la marmotte voit son ombre, la maudite. Et à partir de février, tous les skieurs du monde (sauf Alex Harvey) me tapent royalement sur les nerfs. Lorsqu'ils parlent de ski, je leur ferais avaler leurs bâtons. Quand vient mars, je suis officiellement en crise «d'écoeurantite» aigüe, un mal qui passe tout seul, sans remède, comme la grippe. Je suis à moi seule l'incarnation du négativisme ambiant. Ma mèche est courte. Ma peau est sèche. Je fais une sinusite depuis décembre. Il ne faut pas m'adresser la parole si tu veux vivre longtemps.


Ensuite, envers et contre tous, l'espoir renait de ses glaces grâce à une liste de points de repères qui m'amène tranquillement vers le printemps, puis jusqu'à l'été, les deux seuls changements de saison qui m'intéressent dans l'année. Premièrement, le soccer recommence, début mars. Ça veut dire que le calvaire achève et qu'on est à deux semaines environ de crier «hourra! C'est le printemps!». Tout ceux de mon entourage savent très bien que le début de la saison en MLS me rend apprivoisable. C'est ma période annuelle des RE-. Je REdeviens parlable, je me veille de ma torpeur, je REtrouve une mine décente et je REcommence à faire des aller-retour Rimouski-Montréal, ce qui casse la routine moche de l'immobilisme obligé. Déjà, il faut dire qu'à Montréal, le printemps débute avec l'arrivée de mars, contrairement au Bas-St-Laurent. On est au moins trois semaines en REtard sur la métropole. Trois maudites semaines à damner pendant que Montréal se chauffe le cœur et les mains. Toi, le Montréalais, que je ne t'entende pas te plaindre que l'hiver est long! C'est interdit, bon! Sans quoi tu risques de prendre «perpet» dans mon cœur encore givré, un cachot impitoyable. Je t'aurai averti.


Après le début du soccer, c'est le changement d'heure qui cogne à nos cadrans. Ça commence à être du sérieux, là. L'heure avancée est à mon avis un charmant prélude à la rotation des saisons. On gagne une heure de clarté le soir d'un seul coup. Bang! Je peux te dire que ça fait un bien fou braque à mon moral un peu «pouet pouet pouet» qui baignait depuis des mois dans un manque de lux pétrifiant. Puis, vient juste après, la fête de la Saint-Patrick. Après tout, j'ai des racines irlandaises de par grand-maman Thérèse, je peux donc faire un peu d'appropriation culturelle momentanée, et je ne m'en prive pas. Je m'habille religieusement en vert et je truffe mes pages de réseaux sociaux de trèfles et de leprechauns. Ça change le mal de place, car habituellement, le 17 mars concorde avec une autre maudite tempête, à quelques jours près, dans le meilleur des cas. On le sait qu'elle existe tout le temps, cette tempête de la St. Pat's! On ne peut y échapper, même en faisant l'autruche. Je détourne donc mon humeur de cette réalité à faire serrer le poing en l'emberlificotant à coup de parures vertes, la couleur du renouveau de la nature. Ça fait tellement printemps, le vert, de toute façon! Autant le «vert Irlande» que le verre de Stout qui vient avec. Chin chin!


Puis, bonheur!, le jour J arrive. J comme dans «joie», comme dans «j'en avais marre», comme dans «jouissif». On est le 21 mars, journée d'équinoxe. Aujourd'hui, c'est un jour spécial, celui du retour officiel de la bonne humeur dans ma vie. Les Aztèques le savaient. Ils avaient compris que des dudes et des dudettes comme moi maugréaient comme des damnés pendant des mois en attendant le retour de cet instant d'extase. C'est pourquoi ils ont créé des rites célébrant ce jour tant attendu à Teotihuacan, comme étant un point tournant de l'année. Car c'est exactement ça, un point tournant, une journée inoubliable, une explosion d'énergie! Non seulement c'est le printemps, mais c'est aussi l'anniversaire de ma meilleure amie. J'ai donc toujours une double raison d'être de bon poil et de festoyer (J'ai pas dit à poil, là, et j'ai pas dit non plus que je ne m'épile pas pour l'occasion. Je précise. Au cas où.). N'empêche que le 21, bien qu'il soit une barrière psychologique que l'on franchit avec gaité, reste une pauvre petite date bien banale dans le calendrier, et mon banc de neige ne fond pas nécessairement parce qu'on est arrivé à destination.


C'est quand-même à partir du 21 que tout ce que j'aime déboule les escaliers de ma vie pour semer des petites graines de bonheur à tout vent et ainsi faire passer le printemps en flèche sur le tapis rouge de mon existence, tel une star pressée de fuir les paparazzi. La programmation des festivals d'été sort. On découvre qui fera la pluie et le beau temps sur toutes les scènes extérieures de la province cet été. On achète des billets pour la FEQ, pour Osheaga, pour les Grandes Fêtes, pour le Rock Fest, pour Soniq, sans trop savoir si on pourra assister aux spectacles, mais ça fait tellement de bien au moral de simplement poser le geste qu'on ne se questionne même pas.


C'est alors que les érables coulent à flots et que le temps des sucres commence, nous transportant un peu plus rapidement vers l'été (on n'oublie pas que notre but, c'est de se rendre à la St-Jean-Baptiste!). On achète un gros 4 litres de sirop d'érable directement de l'érablière, on fait du pudding chômeur à l'érable, on se gave de petits cornets au sucre d'érable avec de la bonne tire au fond (ils rendent mon conjoint ouvert à d'excellentes dispositions, soit dit en passant), on s'organise une cabane à sucre improvisée au bureau sur l'heure du midi et on roule sa palette dans la tire chaude sur un lit de neige en se disant que l'érable, il n'y a rien de meilleur dans l'univers! On en profite pour aller passer un dimanche à la cabane à sucre pour manger tout plein de porc dans une même assiette, et on se tape du coup une crise de foie bien méritée.. Bacon, jambon, oreilles de crisse, cretons, fèves au lard... Tout y passe, avec la lampée de sirop qui vient avec le package deal! Rien n'est trop gras pour notre estomac après un hiver à bouffer des tomates blanches et des fraises américaines sans goût. On arrose tout ça d'une bonne bière ou d'un whiskey, on «swing la bacaisse dans l'fond d'la boîte à bois» [1], et on sort pour l'occasion nos plus beaux apparats de lumber [2]. On se fout d'être assoiffé jusqu'à la fin des temps après une telle virée salée-sucrée. Ça fait partie de l'expérience.


Les sucres, ça coïncide aussi pratiquement avec le début de la très excitante saison du crabe des neiges. C'est là que tu vas découvrir avec stupeur que je partage des tas de vidéos et de photos de crabes laids à chier sur Face-de-Bouc et que tu dis: «WTF. Cette fille est timbrée.». Oui, je suis timbrée, et je m'assume! Si tu n'es pas de l'est du Québec, tu ne peux juste pas comprendre ce que je veux dire ici. Cette folie-là, c'est dans une dimension qui ne t'est pas accessible, sauf en rêves. Mais si tu es du bas du fleuve ou de la Gaspésie, tu le sais qu'en mars, les crabiers sortent et pêchent le crabe intensément pendant quelques semaines, qu'ils le ramènent à quatre heure du matin aux poissonneries qui le font cuire pour toi, et qu'on fait la file pour aller le chercher tout frais le matin. Tu le sais qu'on vit même des pénuries tellement on en bouffe! La Poissonnerie Gagnon ne chôme pas, c'est peu dire! On en mange comme des malades pendant un mois, rien que de même, nature, avec une coupe de blanc ou une bonne bière. Si on est chanceux, on en a pour Pâques, et si c'est le cas, on troquera très certainement sans se faire prier le traditionnel jambon pour l'orgie de pattes de crabe, de pain à l'ail et de salade césar. Les Rimouskois virent fous pendant le crabe des neige. Oui monsieur! C'est comme une grosse pleine lune d'un mois, et je suis certaine qu'à cause de ses propriétés aphrodisiaques, tout plein de grossesses en découlent.


Les sucres, le crabe... Puis vient Pâques et le retour des œufs Cadbury... Tu sais que le chocolat s'avère pour une femme un bien-être pratiquement orgasmique? Il y a eu des études sérieuses [3] là-dessus, je ne bluffe pas, et même que si on demandait à quelques dames de choisir entre du chocolat et un pénis, je ne suis pas certaine que le pénis serait si populaire que ça. On jase, là, mais le chocolat, même s'il nous fait prendre des kilos, est surtout un antistress et un réducteur d'anxiété. C'est bon pour les femmes frustrées par l'hiver, en plus de mousser notre libido! Ça nous donne donc un coup de pouce pour passer à-travers la période de slush brune qui caractérise la fonte des neiges, sans trop dire de gros mots. En plus, le chocolat, lui, on peut lui faire confiance, tandis que pour l'hygiène d'un pénis, c'est un peu comme jouer à la roulette au casino. On peut pogner de tout, et pas toujours le jackpot. Donc merci Cadbury. Tu nous donnes le choix.


Ah! Et après la période des orgasmes chocolatés, tout va plus vite. On survit aux farces plates du 1er avril en faisant semblant de rire de toutes les niaiseries qui se font ou se disent. Ensuite, il commence à faire plus chaud, la neige fond vite. Un crocus finit par poindre le bout du nez dans la platebande et on est tellement ému de le voir là qu'on le prend en photo et on le fait circuler sur la toile avec excitation, comme si c'était un miracle qu'une fleur apparaisse comme ça dans un restant de neige... Mais en fait, plus j'y pense, c'en est sûrement un, justement. C'est en avril qu'on se découvre d'un fil ou deux, même si on ne devrait pas, au risque d'attraper un rhume de la mort qui tue. On range ses vêtements hivernaux dans le garde-robe de cèdre, on sort les jupes plus courtes, les chaussures à talons hauts, on sacre ses collants aux poubelles comme si on n'allait plus jamais en utiliser de sa vie, on essaie son bikini... et on renoue momentanément avec ses résolutions de janvier (qu'on avait abandonné en février), parce qu'il n'est pas question d'avoir un muffin top en maillot quand on voudra faire l'épave sur son patio et se laisser cuire la fesse un peu.


Et c'est en mai que la magie opère. Mai, le mois de la vierge Marie. Et le mois de Marie-Eve. Les deux mètres de neige sale sur mon terrain disparaissent en deux temps et trois mouvements. Le blanc laisse place à la verdure qui s'étale comme l'eau d'un verre que l'on renverse. On troque les tuques à pompons pour les casquettes de «trucker». Les arbres s'habillent de nouveau, ça sent le lilas, les tulipes éclosent en quelques jours et on sème notre jardin, même si on a pas le pouce vert (le miens est clairement de toutes les couleurs, sauf vert). On redémarre la piscine et on saute dedans à 70°F, comme pour se prouver que l'été, c'est bientôt. Les cannes blanches redeviennent dorées comme du miel. On dirait que tout à coup, la ville, presque monochrome, se convertit en véritable carnaval. C'est Rio à Rimouski, ma foi. Samba! Les pavots s'ouvrent comme des petits coffres aux trésors, ainsi que les inoubliables myosotis. La vie s'active. Et on sait que l'été cogne à la porte quand on voit un bonhomme en bedaine tondre sa pelouse, que cette vision te soit déplaisante ou pas. Ça, c'est le signe fatal. On a survécu. On y est.


Gilles Vigneault fredonne que son pays, ce n'est pas un pays, c'est l'hiver. Il y a pourtant de l'espoir à chaque année, bien qu'il ne faille pas se leurrer: L'hiver reviendra bel et bien, le sacripant. Cela dit, je vis dans le déni perpétuel, et ça me convient. Pendant quelques mois, je ne survis qu'avec l'espoir de voir la Terre renaître, grouiller de nouveau et verdir sans fin. Mes petits points de repères printaniers, risibles pour certains, m'amènent pourtant lentement mais sûrement vers cet été tant voulu, tant rêvé, tant imaginé. Et je chante:


«Les bourgeons sortent de la mort

Papillons ont des manteaux d'or

Près du ruisseau sont alignées les fées

Et les crapauds chantent la liberté

Et les crapauds chantent la liberté... [4]»


[1] expression québécoise, voir http://www.je-parle-quebecois.com/lexique/definition/expression-quebecoise/swing-la-bacaisse-dans-lfond-de-la-boite-bois.html


[2] bûcheron


[3] https://www.chocotendance.com/content/34-chocolat-et-sexualite


[4] L'Hymne au Printemps, chanson de Félix Leclerc.



#AVRIL18L2

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