L'amour au temps du célibat... endurci


«Un jour, il lui avait dit une chose qu'elle ne pouvait concevoir : les amputés ressentent des crampes, des fourmillements à la jambe qu'ils n'ont plus et qui leur fait mal. Ainsi se sentait-elle sans lui et le sentait-elle là où il n'était plus». - L'amour au temps du choléra (Gabriel Garcia Marquez)


Je ne me rappelle plus depuis quand c'est devenu si compliqué de trouver le sacro-saint amour. Vous savez, celui avec un grand A qui pendouille au bout de la flèche de cet insolent Cupidon. Celui-là même qui sème des cœurs rose bonbon à tout vent et qui abrite une colonie de papillons monarques dans l'estomac, qui donne une incontrôlable envie de pipi quand des regards langoureux à la Hollywood se croisent, intensément cucul (vous conviendrez), cet amour qui fait perdre les pédales à vie, qui rend barjot, sans possibilité aucune de prompt rétablissement... Il me semble que la douce musique du romantisme chevaleresque ayant gavé nos oreilles, alors pures et chastes depuis cette enfance «barbe-à-papa» déjà lointaine, ne se concrétise de nos jours que pour un échantillon de chanceux.


Et pourquoi, hein? Pourquoi l'amour, me suis-je demandé, cette valeur commune à toutes les religions, à tous les groupes ethniques, n'arrive-t-elle plus aussi régulièrement à «scorer» des buts décisifs? Qu'est-ce qui fait que l'amourrr (R roulé à l'italienne, car on le sait tous, l'amour est une vile invention de la botte, qui a par la suite contaminé le monde entier comme une vilaine grippe), donc oui, l'amourrr, disais-je, ce sentiment immense, était-il soudainement devenu un jeu hasardeux, voir même une périlleuse aventure où les intéressés risquaient de perdre plumes et confiance à chaque lancé de dés?


C'est un peu comme signer un chèque en blanc. «Deux dés; deux six! Wow! Le match parfait! Victoire de l'amour! Hourra!». (Si je pouvais illustrer cette idée, je ferais une auréole rouge passion vraiment clichée et des émoticônes de petits oiseaux qui piaillent des notes angéliques). Mais minute papillon... À être trop pareil, ne devient-il pas ennuyeux de s'engager à vie? Bâillements involontaires. Les contraires s'attirent, après tout... et une vie, c'est long, en général. «Deux dés; un trois, un cinq! Misère!». Aucun futur, les dés l'ont dit! Amour impossible, amour vénéneux, amourette... Ne dit-on pas que de toute façon, qui se ressemble s'assemble? À quoi bon gaspiller de l'huile de coude à essayer, dans ce cas? La vie peut-être si courte, parfois.


Hum, hum. Réflexions intenses. Interrogations. Et un constat qui suinte: Les feux de l'amour, (les vrais là, pas la série télévisée) soit trop ardents, soit trop mièvres, finissent trop souvent étouffés par une pluie de larmes ou une panacée d'égos lourdingues. Aimer, c'est s'engager aveuglément: «Je n'y vois rien! Mais je t'aime». Et aimer l'autre sans s'aimer soi-même s'avère une mission fichtrement irréaliste. S'aimer imparfaitement, oui, mais s'aimer tout de même, sans se conter d'histoires abracadabrantes, s'avère un cadeau d'une richesse infinie à s'offrir en toute générosité «à moi de moi». Mais qu'est-ce qui aurait tant changé depuis la rusticité de l'homme de Neandertal jusqu'au lumbersexuel accompli? N'est-ce pas pourtant la même barbe hirsute?

Si certains d'entre nous avons l'heureux (ou le lamentable) privilège d'être en couple, nous avons tout de même eu notre lot de tentatives, d'essais et erreurs, de up and downs amoureux, de flirts douteux, et rien n'est pourtant acquis pour l'avenir. Le marché de la séparation, un des plus lucratifs, ne cesse de croître, s'abreuvant de nos défaites amoureuses comme un vampire assoiffé de sang frais.



Nous pensons avoir réussi la grande traversée du désert (Oh là là! Bravo! Vous gagnez une croisière!), mais nous sommes-nous peut-être simplement arrêté dans l'oasis de la stabilité et du confort, sans même penser que le chemin devrait un jour ou l'autre continuer d'être tracé à coup d'empreintes de pieds dans le sable brûlant? En regardant autour de moi, plusieurs belles et intelligentes personnes sont célibataires. Pas des sandwichs au Paris-Pâté, là. Des truffes, des perles de caviar, des bulles d'êtres humains! De la top qualité. Avec la plante des pieds brûlée par le sable du Sahara. Maudit désert.


Les complications modernes de l'amour peuvent à première vue s'apparenter à celles du passé, mais l'intellectualisation et pire encore, la «scientisation» de l'amour, ça, c'est tout à fait actuel. S'aimer pour l’éternité en surmontant les embûches est devenu tellement ardu qu'on ne s'y retrouve que dalle. Aussi bien rester célibataire, l'engagement et tout ce qui vient avec est devenu beaucoup trop risqué pour nos petits culs douillets. Et dès qu'on obtient le sceau «matché certifié» c'est bien moins marrant, avouez. «Sauve qui peut, l'engagement est rendu au coin de la rue! Vite! Courrez! Viteee! L'amour vous rattrape, vous vous ferez happer!»


Avant de foncer dans le mur de l'amour, amis lecteurs, pensez-y deux fois! Ne croyez en lui que si l'amour est immaculé. Ne vous entichez point du premier venu. Réservez-vous pour de vraies palpitations, laissez-vous désirer et ne négligez surtout aucun détail, car il y en a une ribambelle et ils vous hanteront forcément, où que vous soyez. «Où que vous vous cachiez, nous vous trouverons! Mouahaha»


Déjà, il y a la théorie du age appropriate, l'âge convenable pour sceller publiquement un fréquentation, pour l'extirper du noir absolu. Appelez ça comme vous le voulez, mais le commun des mortels garde en tête de trouver un partenaire correspondant à une tranche d'âge spécifique, pour toutes sortes de raisons amusantes, dont certaines assez douteuses. Cette volonté s'imbrique étonnement bien avec une deuxième théorie bidon, celle de la maturité. En appliquant ces deux théories fusionnées, les plus peureux s'évitent bien des tracas modernes. En fait, ils s'évitent souvent toutes relations. Moi cougar? Moi sugar daddy? Oh! Que non! No way! On rejette l'étiquette fraîchement collée, on revendique la paix publique, on tient à éviter les yeux qui roulent et les chuchotements indécents à notre passage. On ne veut surtout pas avoir à justifier nos inclinaisons sentimentales, alors on élimine en chœur les écarts indésirables. On calcule, on fait de la mathématique émotionnelle, on se juge soi-même avant d'être jugé par autrui, on monte des murs bien au-delà de notre vulnérabilité. On est l'architecte de nos propres barrières.


Il est dit (supposément) qu'une femme ne devrait point fréquenter un homme de plus de dix ans qu'elle. Parce que sinon, on va penser qu'elle en veut à son argent, à son statut, qu'elle espère se faire chouchouter, qu'elle est un grand cru, un Dom Pérignon de dépendance affective, un parasite. On en pense des choses... Ouf! Et comme on déteste avoir à se justifier... Aussi, un homme ne devrait pas être plus de cinq ans moins âgé que sa dulcinée. Tout le monde sait que la «vraie vérité», c'est qu'un gars plus jeune est toujours trop immature, et qu'une femme est toujours plus mature que son âge. Donc, les deux facteurs superposés creusent un fossé infranchissable entre la maturité de madame et l'immaturité de monsieur. Il faut éviter à tout prix de sortir avec «un p'tit jeune». Il ne saurait pas quoi faire d'une vraie femme, de toute façon. Et un vieux? Oh là là! Il sera en marchette et incontinent bien avant sa chérie, qui devra changer ses couches, le nourrir à la petite cuillère et ronger son frein dans un avenir plus rapproché qu'elle ne le conçoit. Tout le monde sait ça. Si elle a vingt ans de moins, elle cherche indéniablement son papa. L’équation est trop simple : Lui, toujours immature + elle, toujours mature... Les «toujours» s’annulent indéniablement. Le mot «mature», intrinsèque à «immature», vient neutraliser le «mature» isolé en solitaire. Il reste donc le IM… IM comme dans IMPOSSIBLE. Comme dans IMPARFAIT.


Et les partenaires de même sexe, eux? Les homosexuels sont-ils voués à sortir avec quelqu'un du même âge, pour éviter des écarts encore plus dérangeants? Hé bien, si on applique le calcul de la maturité masculine et féminine à la lettre, la réponse est oui, puisque même âge égale même maturité. C'est facile de régler le cas des homos, dans le fond. Ils ne devraient s'intéresser qu'à une tranche d'âge hyper réduite et ainsi éviter les pièges de l'amour impossible. That's it that's all. Pourquoi se casser le coco? Le vrai bonheur est conditionnel au «bien choisir». Mais en fait, l'idée de bien choisir, de mieux choisir... engendre la peur circonstancielle de choisir. On tombe dans l'immobilisme paisible. Il faut être couillu pour jeter son dévolu. Et le port heureux de la couille ne sied pas à tous. Bref, aussi bien éliminer tout de go la moitié des gens intéressants pour soi, et se contenter de choisir un partenaire ayant une tranche d'âge raisonnable. Pas besoin de réfléchir, pas besoin d'aller au bout de son attirance. Si c'est pas age appropriate, c'est pourri. Point.


Rires qui fusent. Ha! Ha! Ha! Car la théorie de la maturité, c'est un gros sophisme bien gras. On peut faire gober à quiconque du gros n'importe quoi, tant qu'on a le verbe affûté. Les gourous de l'amour ne sont pas nés de la dernière pluie. En contrôlant les règles relationnelles, ils gardent main mise sur les normes sociétales et le marché (payant) du célibat. On vend des revues et le sondage de la semaine nous dicte qui aimer en fonction de l'alignement des astres. On trouve ça super; c'est facile. Sinon, on achète des joujoux coquins, des dentelles froufroutantes, au cas où quelqu'un déciderait de nous visiter ce soir, et on passe nos jeudis soirs dans des cinq à sept qui s'éternisent en rêvant aux frissons, qu'on ne trouve finalement pas. C'est payant le célibat, pour les autres du moins. On en boit des cocktails sucrés avec des cerises au marasquin dedans.


Une fois la bonne tranche d'âge identifiée (enfin!), vient le concept d'attirance. La beauté de la chose, c'est qu'on s'est toujours fait dire que l'amour était aveugle. Ouais. Mais pas nous, hein? On a bel et bien des yeux. Les atouts physiques idéaux du partenaire perfecto se sont multipliés dans notre ère. Charme, charisme, chimie et propreté ne suffisent plus. Il faut des pecs, des abdos, des lèvres pulpeuses, de beaux petits seins bien ronds, qui tiennent sans soutien-gorge si possible. Il faut un parfum cher, du «Dolce-machin-chouette», du «Chanel numéro deux mille cinq cent», parce que l'odeur de la peau, c'est passé de mode. Come on, la peau, ça fait tellement dix-neuvième siècle, c'est trop «Napoléon et Joséphine style»! Un beau petit cul «jacké» à tripoter impunément serait un atout. Il doit surtout être plus grand qu'elle; elle doit être plus petite que lui, même en talons hauts. On veut des courbes dans le lit, mais qu'elles ne paraissent pas trop dans le t-shirt et le jeans. Et le membre, lui, le capitaine, doit être assez long, un peu courbé, bien épilé, pas trop usé et bien propre. Bref, c'est loin d'être élémentaire de trouver quelqu'un de foncièrement attirant, de nos jours. C'est comme de nous demander de faire un casse-tête de mille pièces en quinze minutes. Dire qu'à une certaine époque, les mariages étaient organisés après deux ou trois rencontres, très politically correct. C'était simplissime (soupirs d'envie... pour une fraction de seconde seulement). Avoir cette multitude d'options donne maintenant envie de goûter à tout, comme devant ces comptoirs remplis de bonbons en vrac. Une petite mûre suédoise par ci, des lèvres cannelées par là, une petite fève en gelée (essayez la noire, c'est la best)... Mais à trop manger de sucrerie, on finir par en avoir un trop-plein.


Ha! La fameuse liste de critères interminables qu'on nie tous avoir, mais qu'on a cinquante mille fois écrit au coin d'un cahier, en cachette. On liste ce que l'on veut, ce que l'on ne veut pas. Pas de bedaine de bière, pas de gauchiste, pas d'inculte, pas de non-diplômé(e), pas de boss des bécosses, pas de jaloux, pas de croyant, on veut un guitariste aguerri, une artiste accomplie, un amateur de Country, une fashionista un brin rebelle, quelqu'un de prospère et d'établi, une pro-choix, un écolo, un fan de PK Subban.


Bon. Commencez-vous à avoir mal à la tête comme moi? Dieu merci, je ne suis pas célibataire, parce que je ne saurais pas par où commencer pour tenter de me plier à toutes ces règles se superposant en un monticule bizarre sans me faire un tour de reins. J'en perd même le peu de latin que j'ai! Rien de tout cela ne ressemble aux romans à l'eau de rose de mon adolescence. Pas facile le célibat en 2017.

Pour ajouter de l'huile sur le feu, maintenant, l'amour est aussi chimique. Oui, oui, c'est une équation dont la résultante emberlificote nos esprits encore trop romantiques. Phéromones, dopamine, oxytocine, endorphines, phényléthylamine... Il me semble tout à coup que l'on sente l'obligation d'expliquer scientifiquement tous les mécanismes amoureux, comme pour fournir une justification plausible à nos choix et en profiter, tant qu'à y être, pour éradiquer le concept de destinée ou de hasard. L'amour, c'est de la grosse science, point. C'est mécanique. Au diable les sentiments, tout s'explique, pardi.


«Je suis prête pour l'amour»

-Mange du chocolat, ça va passer.

Tsé.


Puis, viennent nos idéaux de vie et toute la fameuse kyrielle d'orientations répertoriées. On dirait une carte des vins élaborée dans un restaurant étoilé Michelin. Monogamie. Polygamie. Couples ouverts, couples fidèles. «Air lousse», points pipe. Bisexualité, hétérosexualité, homosexualité, autosexualité, asexualité, pansexualité, «bicuriosité», queer, amant désengagé, fuck friend. Maintenant que tout est permis, que tout est légal, que tout est inscrit au menu, qui est-on? Où se situe-t-on? Quelle étiquette choisir? On s'étampe quoi en plein front? Peut-on choisir le plateau de dégustation? Non? Oui? «Noui»?


Et quand on a choisi notre orientation (ou qu'une orientation nous a choisi), prend-on les devants ou se laisse-t-on courtiser? La femme doit-elle à tout prix montrer qu'elle a évolué en cent ans? Est-ce une obligation que d'être une femme moderne? Ou peut-on encore légitimement vouloir se faire ouvrir les portes sans se faire juger? Un homme peut-il encore être un brin macho? Et si je trouve un candidat qui comble toute la liste, toutes les orientations, qui titille le chimique au max, qui sent bon le «Dolce-patente», qui est d'âge correct... s'il est un peu macho, dois-je passer mon tour? Après tout, la société ridiculise le machisme! Et si en plus l'un est végétarien et l'autre carnivore? Et si l'un a des enfants d'une union antérieure? Se lance-t-on quand-même tête première, au risque de devoir gérer les intrusions d'un conjoint précédent dès le tout début? Ou on évite, histoire de ne pas rivaliser avec le passé?


Toutes ces questions, comme on n'ose plus se les poser sans claquer des dents de trouille, on les envoie plutôt en ricochet moribond à cette bonne vieille société, qui elle, se marre de pouvoir dicter ses règles gratuitement en nous crachant ses doctrines de l'amour standardisé au visage. On ne s'en cache pas, l'influence des collègues, de la famille, des amis et des réseaux sociaux peut complètement te «crasher» une relation. Bang! Pow! Boom! La société, elle sait tout, tout, tout. Et plus encore. Elle peut aisément décider pour nous, sournoisement. Nous faisons si souvent confiance à son superbe jugement sans faille, et ce, aveuglément. Besoin d'un conseil? Google peut nous répondre! Google est un puits incommensurable de connaissances, toutes exactes et universelles, l'évidence! Besoin d'un avis neutre et réfléchi? Un statut Facebook exposant votre dilemme vous apportera moult vérités en commentaires, qui vous aideront fort assurément à mieux vous connaître vous-mêmes. Faites un sondage sur Twitter pour décider si on «flushe» la candidate ou si on la «frenche». Vos cyber-amis vous dicteront la voie de la raison.


Embuches romanesques en moins, et si l'amour redevenait comme au temps du choléra? Bof. En relisant le délicieux roman, je me rends compte que rien n'a changé depuis, que le cœur et la tête étaient tout autant à l'époque qu'aujourd'hui des ennemis jurés se confrontant en duel à chaque occasion et que les conventions menaient déjà le commun des mortels par le bout du nez. Ainsi soit-il. La clé reste donc le mot «amour», dont le sens semble évoluer au gré des siècles qui passent. C'est là où Fermina et Florentino [1] avaient tout vrai, en fait, gardant l'amour comme port d'attache, balise éternelle et seule certitude dans un monde où tout fait douter, où chaque particule de décision doit être conventionnée, approuvée, entérinée. L'amour dans a forme la plus pure, gardons cette seule idée en tête, si vous le permettez.



[1] Personnages de L'amour au temps du choléra, de Gabriel García Marquez.

#JANVIERL1

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