Noureddine Barka: S’enraciner dans un sol gelé


«Les destin, c’est ce que nous construisons nous-mêmes.» (Shashi Deshpande)

«Un ancien roi a déclaré à propos de la royauté, qu'elle tient le peuple à la merci d'une possible erreur génétique.», me raconte Noureddine en riant. J'éclate de rire à mon tour. Effectivement, quand on y réfléchit bien, lorsqu'on est sous le joug d'une monarchie, qu'elle soit constitutionnelle ou pas, n'importe quel taré (c’est mon choix de mot, by the way, pas celui du prof Barka) est susceptible un jour ou l'autre de naître et d'être malencontreusement le premier en lice pour hériter d'un trône vacant. On ne sait jamais si on va tomber sur un bon roi, digne et honnête... ou sur un foutu manipulateur ambitieux et avare. Noureddine est Marocain d'origine, de Safi, plus précisément. Côté monarchie, il s’y connaît, le Maroc étant dirigé par un roi depuis la nuit des temps. Le pays n’a pratiquement pas goûté (ok, enlevez le pratiquement de la phrase) à la démocratie. Même si lors du printemps arabe, de peur de perdre le pouvoir, le roi avait modifié la constitution pour calmer les ardeurs des revendicateurs de changement, une monarchie, aussi stable soit-elle, restait une monarchie, point barre.

L’attrait de l’aventure

Noureddine, maintenant professeur titulaire et chercheur à l’université depuis quelques années, est venu au Canada en 1997 pour commencer un diplôme de premier cycle en génie électromécanique à l’Université du Québec à Rimouski. Il avait à peine vingt-et-un an et arrivait avec toute la ferveur d’un homme, mais la curiosité inassouvie d’un enfant. Son expérience à l’étranger commençait à une époque pas si lointaine où personne n’avait d’adresse courriel ni d’accès Internet à la maison, de quoi galérer. Ce qui se passait dans les autres pays n’était connu ni d’Ève ni d’Adam, sauf par les érudits. Partir s’établir à l’étranger, aujourd’hui, c’est tellement plus simple quand on s’y attarde: On est capable de trouver toutes nos informations en ligne, remplir les formulaires consulaires, dénicher les sites d’appartements à louer, les billets au meilleur prix ou le compte-rendu d’autres voyageurs impétueux ayant fait des périples similaires. Dans les années quatre-vingt-dix, il n’y avait que la télévision, quelques bouquins et notre réseau de contacts (notre vrai réseau de contacts, là. Rien de virtuel. Seulement des vrais gens en chair et en os.). Se préparer à emménager à l’étranger, c’était tout un tour de force, à l’aube de l’an deux mille. Peut-être était-ce pour cela que Noureddine s’était moins préoccupé de la préparation préalable lorsque vint son tour? Il n’y pouvait rien, de toute façon. « Quand je suis parti, décrit-il, c’était l’aventure, en vérité. J’allais directement dans l’inconnu. Je savais que le Canada était un lieu de droits et de justice, mais je ne connaissais pas du tout Rimouski, où j’allais étudier. J’avais vu quelques images dans une brochure qui m’avait été fournie, mais c’est tout. J’ai mis presque quinze heures pour m’y rendre.». Et que connaissait-il du Canada? «Pas grand-chose, avoue-t-il. Petit, je regardais des dessins animés qui se passaient dans les Prairies. Je croyais que le Canada n’était qu’une grande prairie. Je savais qu’il y faisait froid, on m’en avait parlé. Mais c’est à peu près tout.».

La musicalité de la langue


La langue constitue un défi pour les immigrants, même pour les Marocains. J’aurais pourtant cru le contraire, le Maroc faisant partie de la francophonie. II me précise : « Je ne parlais pas bien le français en arrivant ici. Au Maroc, on prend plusieurs cours de français dès l’enfance, mais ça reste à l’école. Dans les grandes villes comme Rabat, Casablanca, Marrakech, Tanger et peut-être Agadir, il y a beaucoup de touristes et les locaux parlent donc quand-même français. Mais pas dans les petites villes comme la mienne». Lorsqu’il était aux études, l’accent était mis sur l’écriture, et c’était plus difficile de développer un parler fluide sans réelle pratique. «Dans le bus de Montréal à Rimouski, j’entendais les gens parler et avec l’accent, je pensais qu’ils parlaient en anglais. Je ne comprenais quasiment rien!», m’explique-t-il en feignant le découragement. Je peux le comprendre. On a tendance à minimiser le fait que nous, Québécois, avons un accent. Un gros accent. Dans les faits, et comme Noureddine le souligne si bien, tout le monde a un accent, qu’on soit Français, Marocain ou Québécois. Les Québécois se frustrent vite quand on leur souligne cet accent, mais il est réel, indéniable, et peut être assez déroutant lorsqu’on l’entend pour la première fois. En ce sens, la langue devient un défi pour toute personne venant ici pour le travail ou les études, même pour les Francophones. (Et là, je pense à mes cours de littérature à l’université où un certain prof riait de la phrase «m’aller maller ma lette»… qui est tout de même assez différente de «je vais aller poster ma lettre». Sans compter toutes nos expressions régionales et notre affrication du genre «j’te dzis, j’endzure, c’est lundzi. Il va partsir en retard.» Avouez, là, qu’il y a matière à se prendre la tête pendant les premières semaines!). La musicalité de la langue est un élément magnifiquement intimidant pour quiconque n’a pas le choix de s’y frotter. Et comme on le dit si bien, qui s’y frotte s’y pique, quitte à se gratter jusqu’au sang.

Pragmatisme


Le regard calme et intelligent, Noureddine décortique pour moi ses premières impressions en sol québécois avec beaucoup de pragmatisme. Il me raconte avoir remarqué rapidement l’importance de la bulle individuelle de tous et chacun, ici. Ça l’avait marqué, à l’époque, au même titre que le système développé et notre intérêt pour le respect de l’environnement. Il m’explique avoir eu à aller vers les gens pour mieux les connaître, mais que tout immigrant devrait faire de même et ne pas attendre qu’on vienne à lui. À propos de la fameuse bulle, il renchérit : «Ici, chacun a ses affaires. Les gens sont plus individualistes et l’espace personnel semble assez important. Ça peut être un défaut et une qualité à la fois.». Et au Maroc?, lui demandais-je. «Au Maroc, il y a deux choses bien différentes : La religion et la culture. Il y a des principes religieux qui devraient être respectés et qui ne le sont pas, par exemple l’intimité des gens. Au Québec, si tu rends visite à quelqu’un, tu l’appelles avant pour prévenir. C’est une habitude bien ancrée. Au Maroc, si on suit les préceptes de la religion, ça devrait aussi être comme ça. Mais la culture propose l’inverse. Les gens peuvent arriver chez toi à vingt-deux heures sans s’annoncer, et on se lève, on va chercher des poules…». Il continue, sérieux : «Le paraître est très important. On prête beaucoup d’importance aux qu’en-dira-t-on. Tu dois recevoir les gens qui viennent te visiter, c’est dans la culture. Sinon, qu’est-ce que les autres vont penser?». Il sourit en me disant qu’il est peut-être devenu un peu plus individualiste en vivant ici (on prend l’habitude locale), et que garder l’équilibre entre les deux modes de vie n’est pas chose simple : «Les gens ont des bulles au Québec, c’est vrai, mais s’il y a une catastrophe, ils s’unissent rapidement, font des dons et s’entraident beaucoup. C’est bien. Au Maroc, ce n’est pas toujours aussi systématique. Si la religion était respectée, on serait comme ici, on aiderait le prochain, toutes sortes de personnes. Les mosquées sont peut-être pleines, mais comme pour le reste, bien des gens y vont pour le paraître.».

Le parcours


«Comment on aboutit au Québec, Noureddine?», voulus-je savoir, curieuse. «Le plan initial était pour moi d’aller en France ou en Belgique, mais c’était vraiment très compliqué d’obtenir un visa là-bas. Il y a aussi plus de racisme en Europe. Pour appliquer au Canada, c’est plus long, car il y a deux paliers de gouvernements avec des exigences à satisfaire.» Il m’explique qu’on doit appliquer à l’ambassade et en plus obtenir un certificat d’acceptation du Québec (CAQ). Le processus lui avait pris un bon six mois. On vérifie la solvabilité, l’historique, s’il y a un dossier criminel, les antécédents médicaux. Quelle épopée! Une fois son visa obtenu, le plan de match était d’obtenir un diplôme et de retourner par la suite au pays des clémentines (alerte cliché!) et de l’huile d’argan. Mais de fil en aiguille, on s’habitue au mode de vie, puis on a l’occasion d’appliquer pour étudier une maîtrise, et on finit par s’enfarger les pieds dans les flocons du tapis de neige, ça nous plait plus que bien, et on s’installe pour de bon, sans s’en rendre vraiment compte. Parce qu’on apprend à aimer cette terre, avec ses tares et ses vertus. «Il faut dire que le Maroc, ça reste le tiers-monde, un pays émergent. Avec la mondialisation, toutes les grandes chaînes y sont présentes et on peut y vivre confortablement, mais même si beaucoup de choses ont été faites, plusieurs choses restent à faire, principalement en ce qui a trait à la justice et aux droits de l’Homme. Quand on est jeune, on a envie de vivre autre chose.», continue-t-il. Partir comme ça, sans engagement, juste pour fouler le sol d’un nouveau monde, juste pour le dépaysement… et peut-être un peu pour l’opportunité, c’est un projet séduisant. Et alors, pourquoi décider de rester et d’affronter un hiver de plus, puis un autre, et encore un? «Quand on habite ici depuis un bout, on se rend compte qu’on ne peut plus revenir en arrière. Un ami m’a déjà dit qu’ils sont biens, ceux que n’ont pas encore goûté à l’occident. Ne l’ayant pas essayé, ils n’en savent rien. Quand on y goûte, c’est déjà plus difficile de revenir.», raconte-t-il en haussant les épaules. Déjà, il y a dix ans, il aurait peut-être pu envisager de repartir pour le Maroc : «Le problème, c’est qu’au plan humain, ce n’est pas développé. On a développé l’infrastructure, mais il y a encore trop de problèmes. On a préféré devenir des consommateurs. Quand tu tombes, il n’y a personne, tu es seul.».


Depuis 2002, Noureddine est en couple avec une belle marocaine expatriée comme lui. Ils se sont mariés et se sont établis à Rimouski, terre de leur rencontre, puisque la ville leur plait beaucoup et constitue un terreau riche en culture. Leurs enfants sont nés ici, et si la plus vieille, Salma, assume un peu plus sa double culture de Québécoise d’origine marocaine, le petit de cinq ans, lui, se considère non seulement comme un Québécois «pure laine», mais au-delà de cela, comme un vrai Rimouskois. Un petit «Made in Québec» qui s’appelle peut-être Ahmed, mais qui n’est pas différent d’un «Mathis» ou une «Léa». «On apprend beaucoup de ces petites créatures, me dit-il. Les enfants n’ont pas les préjugés des adultes». C’est vrai que le racisme et l’exclusion sont plutôt la chasse-gardée des adultes mal-pensants. Les enfants, eux, sont curieux de nature, intrigués, intéressés. Ils ne sentent pas vraiment la barrière de la langue et ne connaissent rien des différences religieuses. Dans le fond, un enfant, ça veut faire de la bicyclette, jouer au ballon ou construire une forteresse en neige. Ça se fout pas mal que quelqu’un ne mange pas de porc, puisqu’eux-mêmes ne mangent pas de brocoli.

Les petites villes


L’intégration des familles d’immigrants devrait passer par les petites villes, selon Noureddine. Dans les milieux éloignés, c’est encore mieux. Si dans certaines régions les gens ne sont pas habitués à cohabiter avec plusieurs gens d’origines ethniques différentes, il est cependant plus simple de se faire accepter et de trouver une stabilité pour les enfants. «C’est en région qu’on voit le vrai Québec. Dans les grandes villes, il y a des sortes de ghettos. J’allais souvent à Montréal pour acheter des produits marocains qu’on ne trouvait pas en région, à une certaine époque. Parfois, c’est fou. Par exemple, tu entres dans une épicerie marocaine et il y a des gens qui arrivent là et qui ne parlent ni le français ni l’anglais. Ils ne connaissent presque rien du Québec. C’est comme si on a littéralement déplacé quelqu’un du Maroc jusqu’ici du jour au lendemain. Et ce sont eux qui me posent la question qui tue : Qu’est-ce que tu fais à Rimouski?, relate-t-il. Eux, que font-ils ici, en fait?» Il m’explique qu’on ne lui parle pas vraiment de sa religion. Qu’il soit Musulman ou pas ne devrait rien changer au fait que la loi, c’est la loi. «La religion, c’est de l’ordre du privé. On doit respecter cela. Chacun peut bien adorer le dieu qu’il veut, tant que la loi et la constitution sont respectées. Pour le reste, chacun peut bien porter ce qu’il veut.», précise-t-il. L’Islam, cause de tous les maux des temps modernes, pensais-je. Or, le terrorisme n’a pas été inventé par les Musulmans, et il n’y a pas qu’une manière d’être extrémiste, d’être radical. L’Humain règne par la peur depuis des siècles, et il renchérit à ce propos : «La différence entre avant et maintenant, c’est l’espace qu’occupent les médias sociaux dans le débat. Avant, la parole étaient aux élites. Maintenant, tout le monde a une tribune pour parler.». Pour le meilleur et pour le pire, très certainement. Mes pensées divaguent vers l’idée que ces discours radicaux bilatéraux pourraient mener à la création d’une sous-catégorie d’êtres humains… encore une fois (historiquement, ce ne serait pas une première).

Enracinement et déracinement

Puis, je pense à Noureddine, à sa magnifique femme Imane, et je me dis qu’un tel succès en immigration est non seulement souhaitable, mais réalisable, que les deux pôles cachés sous le mot «immigration» : Le déracinement et l’enracinement, ont en commun ces belles racines bien ancrées dans le sol. Pour réussir son départ, il faut être capable de déracinement. Voilà pourquoi il est si difficile pour les réfugiés politiques de s’adapter rapidement à leur nouveau pays. Le déracinement est trop brutal, et laisse une quantité de séquelles indélébiles. Si quelqu’un comme Noureddine quitte son pays natal, c’est différent. Il quitte avec l’idée de dépaysement, de renouveau. Le déracinement fait bien moins mal. Puis, il y a cet enracinement, l’apprivoisement des nouvelles terres, des coutumes locales, du climat. L’enracinement nécessite deux ingrédients, comme une plante a besoin d’eau et de soleil pour prendre en terre : Volonté et environnement bienveillant. Pour réussir son enracinement, il faut d’abord y croire, tellement qu’on serait prêt à soulever des montagnes pour y arriver. Qu’à cela ne tienne, il faut aussi qu’on veuille bien de nous. C’est ce qui nous permettra de trouver un emploi, de se faire des amis, de vivre dans l’acceptation, de faire tomber les préjugés.


«As-tu changé, Noureddine?». Il réfléchit un peu avant de tenter une réponse à cette question plus complexe qu’elle n’en a l’air. «Le problème, quand on vit ici, c’est qu’on devient gentil. On respecte les lois. Il y a deux catégories de personnes qui te parlent de changement : Celle qui te dit que tu es devenu trop gentil, que les gens peuvent maintenant faire ce qu’ils veulent de toi. Et il y a l’autre catégorie, celle des gens qui te disent que tu as changé, car tu es devenu plus gentil.». Je comprends de cette explication toute la nuance dans les mots TROP et PLUS. Nous sommes habitués à payer pour si on ne respecte pas la loi, au Canada. Mais ce respect de la loi, si important soit-il ici, peut être perçu comme une certaine naïveté ailleurs. «Les gens ne sont pas méchants pour autant, mais ils vivent dans un système corrompu et tout le monde essaie de faire son chemin là-dedans. Tout le monde critique la politique, mais si tu prends une personne au hasard et que tu lui donnes une responsabilité, elle devient comme les autres, elle entre dans ce système. C’est institutionnalisé et personne ne change rien.».

Nostalgie


Quand je lui demande ce qui lui tape sur les nerfs du Québec, il hésite puis rétorque : «Le climat par moments.». L’attitude qui vient avec, pour être plus précis. Le gris rend effectivement morose et amorphe. «Il faut comprendre qu’il n’y a pas de monde parfait», continue-t-il. Si le Maroc a ses tares, il a aussi de grandes vertus. C’est festif, c’est sanguin, c’est dans l’émotion brut. Le Québec, quant à lui, a un excellent système, mais les Québécois, à force de l’avoir toujours sous le nez, tendent à en oublier les grandes qualités. «Il n’y a pas de contrée sans faute. On quitte un pays plein de problèmes, me dit-il, et on s’attend en arrivant ici que ce soit parfait. Et ce n’est pas le cas. Il y a des mendiants, de la pauvreté, de la corruption comme ailleurs. On aimerait aussi que les gens agissent parfaitement, qu’ils (les Canadiens) prennent conscience de leur chance d’être ici.». Il est vrai que plusieurs personnes oublient qu’ici on est libre, qu’on a une démocratie, des droits, des choix possibles, des recours, la possibilité de se tromper et de recommencer en mieux. Et on oublie vite. La mémoire est définitivement une faculté qui oublie. Pas d’équivoque là-dessus, parole d’une fille qui fait de l’amnésie à temps partiel. Je suis la première en lice pour me plaindre (coupaaaable!) des hivers interminables, de la lenteur politique, de la rigidité du système. «En vieillissant, on devient plus sage.», renchérit Noureddine. Il y a donc de l’espoir. «C’est certain qu’il y a des jours où je me lève et la température du Maroc me manque. Mais après, je me mets à penser que le Maroc, c’est une belle température, oui, mais ça vient aussi avec le manque de bulle individuelle, quand tu sors pour en profiter. On a comme une petite nostalgie dans notre tête. On veut le Maroc, mais on voudrait un Maroc différent. Ce qui nous manque, ce sont des parcelles de Maroc, une idée de quelque chose de parfait et qui n’existe pas. C’est comme pour les rencontres de famille qui nous reviennent en tête : Ce sont celles de notre enfance, quand ma mère faisait de la musique traditionnelle avec des tambourins. Les gens ont changé, et ce n’est plus comme cela. Un Maroc idéalisé nous manque.».

Le poids de la culture


Un Maroc idéalisé… Ça me parle. Je me rappelle avoir eu follement envie d’une tempête de neige, lorsque je vivais au Mexique. En goûtant de nouveau aux hivers après des années à avoir vécu sans, je me suis ramenée à la raison (Quelle mouche m’avait piquée, hein?). L’être humain est fait d’un même moule, qu’il soit un Marocain basané ou une Québécoise blafarde. «Aller au Maroc, même en vacances, ça brûle beaucoup d’énergie, spécifie-t-il. On y va, mais on n’en profite pas nécessairement. Nous ne sommes pas de simples touristes, on a le poids de la société et de nos familles à porter. Les gens te regardent. Tout le monde se ramasse chez toi. Je suis habitué à ma bulle, maintenant.» Et il ajoute : «Imane, ma femme, est une femme forte et de caractère, et c’est valorisé au Canada, mais elle fait peur à bien des hommes marocains. Elle ne se laisse pas faire. Le sexisme est présent là-bas comme ailleurs, mais c’est surtout incarné dans la culture et c’est très souvent transmis de mère en fille. On voit les mères réveiller leurs filles pour qu’elles servent à manger au frère qui vient de rentrer du travail, des choses comme cela. Les lois peuvent changer, mais c’est le travail à faire sur la culture qui compte le plus.». Vous me direz que le dit système a d’abord été conçu par des hommes. Possible. Mais ces hommes n’ont plus besoin de régenter quoi que ce soit : C’est madame qui s’en occupe. Et vous savez quoi? Plus j’écoute ce qu’il me dit, plus je constate qu’ici aussi, le sexisme est souvent transmis de mère en fille, les mamans étant les premiers modèles à imiter. Ce sont certaines de ces femmes trentenaires qui se targuent de ne plus être féministes, la nouvelle mode. Il ne suffit pas de prôner l’égalité et l’équité pour arriver à enrayer le sexisme. Il faut aussi cesser de dire, par exemple, que des filles sont des garçons manqués (je hais cette expression) quand elles font des choses traditionnellement associées aux mecs. Il est bon d’encourager les filles à oser et de souligner leurs avancements, mais le fait de les canoniser à chaque réussite est un couteau à double tranchant les catégorisant comme des exceptions. Ce point n’est pas différent de ce qui se passe ailleurs dans le monde. Il y a du travail à faire, qu’on soit au Maroc ou en terre de Gilles Vigneault.

L’équilibriste


Noureddine, il a su garder son ballant comme un vrai équilibriste. Il est non seulement capable de formuler une critique constructive de ses deux pays aimés : La mère patrie en émergence et la terre d’accueil en perpétuel questionnement identitaire, mais il trouve aussi le moyen, avec sa conjointe, de conserver un petit esprit de Maroc à la maison, au cœur même de l’hiver québécois. La musique et la cuisine s’avèrent d’excellents moyens de se rappeler qu’on est Magrébin dans le positivisme. N’y a-t-il rien de plus joyeux au monde qu’un repas aux saveurs réconfortantes de son enfance, accompagné de quelques airs éveillant un souvenir, rappelant une anecdote? Et la langue à la maison, elle? «On parle en français aux enfants, et avec ma conjointe, c’est en arabe entre nous. La petite comprend quand-même assez l’arabe. Le petit, lui, c’est un vrai francophone.», m’explique-t-il. Il n’y a pas de recette magique pour réussir sa vie de famille dans un esprit multiculturel. La personnalité des enfants, le besoin de garder le contact ou non avec la culture d’origine, le degré d’instruction des membres, la capacité de se renouveler, de s’intégrer à la terre d’accueil, la raison même du changement de pays sont tous des facteurs pouvant permettre ou non un bon enracinement et un déracinement moins rough and tough.


J’en conclus de cette longue discussion avec le professeur que même s’il n’est peut-être pas aussi simple qu’on le croit de s’enraciner dans un sol gelé et ce, malgré nos pieds brûlants comme le sable du Sahara, les crocus émergent tout de même de la neige au printemps, contre toute attente et gagnent à chaque fois.


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