Cours de gestion de salon 101


«On ne peut jamais être neutre. Le silence est une opinion.» (Henri Moret)

Avertissement: Ce texte est truffé d’abominables jugements de valeurs et peut donc causer de légers malaises, tel qu’un rougissement des joues, un sentiment de culpabilité (volatile, c’est promis) ou l’envie de se mentir à soi-même une fraction de moment, puisqu’avouons-le, nous avons tous nos instants de défécation sociale. Bref, à l’occasion, on pue un brin de l’attitude. Mais c’est entre vous et moi et je vous le jure, je garderai le secret. Motus, bouche cousue et pincement de nez.


L’expression « gérant d’estrade », bien connue dans le domaine du sport, peut en fait s’appliquer à toutes les sphères de la vie dès qu’une opinion est exprimée, et même si le commun des mortels a tendance à y coller une étiquette des plus péjoratives, tout être humain a par occasion ce que l’on appelle une bulle au cerveau, du type « je vais t’arranger ça, moi! ». Oui, même celui qui chiale contre les mononcles aux opinions friables! Il suffit d’un simple irritant pour se transfigurer en gérant d’estrade à la con ou en gestionnaire du dimanche pour exprimer maladroitement un élan de passion dénué de fioritures, une critique chancelante, un avis non réclamé. Vouloir refaire le portrait du monde entier est un besoin intrinsèque de tous et chacun. Un méga gestionnaire de salon dort en nous, ronflant parfois un peu bruyamment. Après avoir lu ce qui suit, vous ne pourrez plus jamais éplucher un forum de discussions ou écouter une ligne ouverte sans un petit sourire en coin. Je tenterai sans prétention de vous décortiquer le profil hyperbolisé de quelques spécimens de gestionnaires bidon, mes préférés, et ce, sans aucune prétention scientifique.

L’emmerdant statisticien


Le dieu de la statistique, béni soit-il, connait tout des chiffres (beurk) et des dates. Lorsqu’il ignore quelque chose, qu’il fait face à l’adversité, il utilise pour sa défense les sacro-saintes mathématiques comme un astrologue les étoiles pour masquer ce manque d’érudition. Il maîtrise l’art de rendre bavards les médianes, histogrammes et lignes du temps, les déguisant en une science des plus exactes, bingo!, lisant entre les nombres avec un talent fou furieux pour bluffer ceux qui se frottent à le contredire. « Les chiffres parlent, man! », clame-t-il. La statistique vous sera «pitchée» comme une balle papillon, sans que vous n'ayez le temps d’enfiler votre gant de catcher. Le statisticien aime faire des schémas, de la modélisation, il prête serment sur ses feuilles de calculs et choisit son resto selon les probabilité d’y avoir une table libre sans réservation un vendredi soir. Il sait probablement quel degré précis un steak de bœuf doit atteindre pour une parfaite cuisson à point, sans pour autant avoir déjà préparé un bout de viande de sa satanée vie. Son utilité s’arrête là, dans ce cul-de-sac. Tel un cracheur de feu, il expulse des nombres, point.

Le directeur général qui ne sait évidemment pas compter


Bon. J’avoue (difficilement, mais tout de même) que c’est moi tout craché, surtout lorsque je parle de soccer et de politique. Moi à refaire le monde, agglomérant théories (théories bubblegum, pour être précise) et idéologies (un brin loufoques) pour remodeler, façonner, sculpter, définir. Je suis une pro de la pâte à modeler de la vie, et je suis évidemment capable de vous «pimper» un ministère, un club sportif boiteux, une entreprise en déclin ou une situation familiale délicate en deux temps et trois mouvements, défendant des arguments toujours logiques et crédibles... si on oublie le budget, les moyens, les ressources, les règles de base et les interdits. Oh oui! Si je ne me mets pas des limites, je peux réécrire l’histoire de votre vie en quelques volatiles minutes. J’en ai des idées. Ce sera bien ficelé, oui que oui, et réfléchi au maximum, dans cette charmante et réconfortante perspective que l’on vit dans le merveilleux monde des rêves en dansant de gaies farandoles. Et en prime, je vous signe Zlatan pour cinq ans et il pleure de joie en foulant des pieds l’aéroport Trudeau. J’aime les délicieuses histoires, voyez-vous. Et j’aime refaire le portrait à l’échec, coûte que coûte. Knock-OUT. Votre prix est le miens.

Le pseudo-expert (le bluffeur)


Ce bougre by the book ne jure que par les règlements, les vérités universelles et la psycho-pop, tout en dédaignant l’opinion de la masse populi, bien qu’il jure en faire partie. « Le petit peuple, vous savez... » On en a tous un dans son entourage, il nargue, il fait son prédicateur accompli, brandissant best-sellers porteurs de vérités universelles et vadémécums de tous acabits, vomissant un sujet d’études hors-contexte, et méprisant celui qui préférait une vie de bohémien à un mode plus casanier. « Dans son livre à lui » (de psychologie bonbon, vous le devinez bien), la vie se définie par une panoplie morose de règles, souvent soporifiques, et les belles théories, même si elles s’avèrent souvent peu réalistes, deviennent le cœur de sa rengaine blablateuse. Il admire ce qui se fait ailleurs et ne jure que par cela, sans même se questionner sur une quelconque viabilité dans son propre univers. Il est snob, ne s’en cache pas, en rit même, et bien qu’il s’écoute parler, il aime dire que ce sont les autres qui prétendent toujours connaître à tort les aléas de la vie. La provocation, son leitmotiv, lui sert bien lorsqu’il tente de faire un brasse-camarade aux paradigmes, mais dès que c’est lui qui est un peu bousculé, il rage comme un vieux con, il piaffe comme une cheval shooté aux hormones. Après tout, on ne devrait pas le contredire: Tout est écrit dans le livre, voyons!

Le polyvalent universel, ou celui qui fait tout... en mieux!


« Il a beau être Carey Price, même moi j’aurais pu faire cet arrêt! » Ben oui.


« J’ai beau être blanche, je suis bien plus black que Beyoncé ». Me semble.


« Gordon Ramsey? Pfffff. Mon bœuf Wellington torche mille fois plus. » Bon, bon, bon.


Ce talentueux pédant plus grand que nature nous inspire moult onomatopées tellement il exagère sa propre valeur dans à peu près tout. Non mais, à l’entendre, il fait tout, tout bien. C’est lui l’inventeur du bouton à quatre trous. Il est si occupé qu’il refuse tel ou tel engagement, telle ou telle invitation. Il a les meilleurs contacts. les meilleures plugs. Sa courbe d’apprentissage fornique avec le firmament. Il visualise son propre savoir-faire d’un œil maladivement amoureux et ça «clashe» effroyablement, comme si un obèse se regardait dans un de ces miroirs amincissants en prenant pour du cash la supercherie renvoyée par la glace. Il est l’homme à battre; Il peint mieux que Picasso, chante mieux qu’Adam Levine, et sait mieux jouer que Leo Di Caprio. Mario Lemieux devrait changer de nom de famille parce que le mieux, c’est pas Mario, c’est lui, chose, avec un coup de patin bien plus efficace, et un VRAI sens du jeu. Rien que cela. Que dire de plus? Il est juste bon, comme du pain de mie bien frais. Frais comme frais-chié.

Le jaloux hypocrite


Cet énergumène souffre d’un sempiternel complexe d’infériorité et si vous êtes une perle, il devient diamant rose pour compenser son incommensurable insécurité. Dans le fond, il est un rosbif au jus, se voit comme du ragoût de boulettes, mais se fera passer pour un filet mignon, camouflant ainsi son manque de confiance. Il vous dira qu’il vous trouve prodigieux, mais saura toujours si aisément dans la même foutue phrase vous piquer le flanc avec sa fourchette. Aïe, aïe, aïe! Et c’est vous qui passez pour le parano débile! Il radote, narquois: « Si le chapeau te fait, met-le, clisse ». Cette personne ne supporte juste pas que l’on parle de vos idées en termes avantageux. Dès que vos bons coups sont soulignés, les fils se touchent, il bouscule la file d’attente et se propulse à l’avant comme une bruyante flatulence. Ses plans convergent vers une seule direction: Être une tête plus grand que vous. Vous avez travaillé fort et êtes fatigué? Imaginez-la avec ses vingt enfants, ses trois boulots, les repas (faire ses pâtes maison, c’est un art), l’argenterie à frotter, le yoga quotidien - namaste, le potager bio, tout ce bénévolat. Vous vous plaignez la cuillère d’or dans la gueule, évidemment. Ce jaloux aime jouer à « mon père est plus fort que le tiens » sur les réseaux sociaux, prenant la planète entière à témoin de votre fausse médiocrité et de son évidente sainteté. Il affabule et le sait, mais ça lui va, tant que ça vous diminue. C’est son unique but. Ça et détourner l’attention vers lui sans s’excusant de ne pas la chercher.

Le journaliste manqué


Il connaît la femme de ménage ou le gars des fruits du marché Untel (des sources fiables, quoi!), qui eux connaissent la femme de «Chose Bine» qui leur aurait dit ceci et cela à propos de «Machin». Lui, il te lance ça, une rumeur, mes amis, et il s’organise pour l’alimenter, lui «garochant» de la petite moulée de temps en temps comme à un poisson rouge un peu nono dans son bocal. Le journaliste manqué adore mettre des pourcentages à ses scoops, par exemple, que c’est 80% certain que quelque chose va se passer dans le prochain mois et décrire les résultantes à vitam aeternam. Wow! C’est de la nouvelle, ça! Il évalue les perspectives en fonctions des rumeurs qui courent pour rallier des adeptes, des disciples, lui, le roi incontestable du tweet flou. Moi aussi je suis bonne pour dire qu’il y a 80% de probabilités que je m’achète des bananes au supermarché la semaine prochaine, mais lui, contrairement à moi, il laisse fuir l’info sur les réseaux sociaux, tel un robinet baveux. Et si par malheur il n’achetait pas de bananes, pas grave!, il s’est laissé 20% de marge de manœuvre pour ne pas perdre la face, le snoreau. Il est passé maître pour traquer les infos des autres, la reprendre sans en citer la source, se les approprier, et camoufler le tout sous une pile de sous-entendus qui laissent faussement croire qu’il sait vraiment quelque chose. Le sacripant nous crée de faux espoirs, il joue avec nos nerfs, il éveille notre envie profonde de blasphémer et nous pousse à sauter en bas de la falaise sans nous poser de questions. Il gagne à tout coup, parce qu’il nous regarde plonger, bien caché dans le buisson en rigolant.

L’infatigaaaable positif


Il fuit les problèmes, élude la réalité, amenuise les blessures des petites gens. Le positif refuse d’entendre la critique. Il aura toujours un argument, THE argument fatal pour vous faire voir tout de go le sexy dans le ouach!, l’hilarant dans l’ennuyant (il utilise le LOL à outrance), le réjouissant dans les inépuisables pleurs d’un bébé pâmé, la douceur chez le mercenaire (c’est sûrement lui qui invente tous les personnages de Liam Neeson). Ses choix de vie et ses tentatives de dominer le monde sont conséquentes avec cette vision au goût d’oursons en gelée. Si vous tentez de lui expliquer que l’économie va mal, il rétorquera qu’après la pluie vient le beau temps. Si vous osez lui exprimer votre crainte de voir votre équipe de hockey chouchou finir bon dernier, il jubilera en pensant à l’incroyable choix de repêchage dont elle héritera. Vous n’aimez pas les araignées? Il vous expliquera qu’elles servent à tuer d’autres insectes nuisibles, et qu’elles ne vous veulent aucun mal. Dans les faits, il est cet être qui scrute attentivement la vie avec des lunettes rose en sifflotant gaiement. Il vous énerve... Non! ÉNERVE en majuscules, tellement sa vie semble une suite de petits bonheurs sans pépins de pomme ni noyau de pêche. Mais justement, une pêche sans noyau, c’est pas une pêche, bon!

L’omniscient, ou le diseur de bonne aventure


Il en sait des choses, lui! Il prétend lire dans vos pensées, même les plus confuses, Oh! Le magicien!, il connaît votre supposé passé enfoui, prédit sans hésitation le futur, voit loin, loin, loooooooooooin, crève l’espace-temps, boom, un vrai Marty McFly en Dolorean. Il est le «narrateur-omg» un peu ésotérique de la vie d’autrui, un Nostradamus des temps modernes, il peut vous comprendre, ce fin psychologue... du moins c’est le cinéma qu’il se fait. L’omniscient utilise l’intuition pour en arriver à des conclusions. Il déduit des choses, il écoute ce que son petit doigt a à lui raconter, il comprend le langage corporel comme s’il avait un doctorat en la matière, et ne saisit pas que vous ne réalisiez pas tout ce que les non-dits peuvent vous apprendre. Il décide en fonction de ses cinq sens, de son antenne ultra-sensorielle transparente qu’il a de greffée au cuir chevelu. Il est medium, il est profileur comme au FBI (oui, il sait ce que ça veut dire quand tu fronces les sourcils ou quand tu as mis du vernis à ongles couleur turquoise), il sent les choses, interprète ses propres rêves telle une défriche remplie de bon sens, comme si les vérités de la vie étaient déballées une à une de vielles malles descendues du grenier de son cerveau hyperactif. Il n’est pas allergique à la poussière et aime ça gratter des bobos.


Vous ais-je traumatisé? Vous êtes-vous reconnu? Ou êtes-vous plutôt le gérant d’estrade bouffon, tournant en pitreries tout facteur de stress potentiel? Ou le négatif chiant à mort, qui va jusqu’à se convertir en troll pour épater la galerie? Ou la tranche de jambon dans le sandwich, celui qui ne se mouille jamais, qui est dans le milieu, en perpétuelle crise d’aplat-ventrisme? Ne niez surtout pas les faits; nous sommes tous un boss des bécosses à notre heure et on aime déployer tout notre irréalisme tel un papillon ses ailes de velours pour participer à notre manière à la construction du monde. Avoir l’impression d’être tout puissant, d’être capable de soulever l’Aconcagua à bout de bras et d’avoir un brin de pouvoir décisionnel sur la vie d’autrui, c’est aussi grisant qu’une joyeuse nuit de gins tonic, la cuite en moins. En compagnie de Cristiano Ronaldo, évidemment. En petites culottes. Bref. Donner son opinion est un sport extrême qui prend des couilles, oui, mais aussi de la pensée magique, un soupçon de poudre de perlimpinpin et de l’attitude du genre « Je suis le roi du monde »... Alouette. Et il y aura toujours pire que vous. Et en guise de conclusion, tenez-vous-le pour dit, ça sent affreusement la coupe.

#AOÛTL2

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