Sang nomade


«Le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver.» (Jacques Attali)


J'ai un nid de fourmis charpentières dans les gambettes et des papillons tigrés plein mon esprit trop rêveur. C'est comme ça, je n'y peux rien et si ça vous déplait, je me trouverai dans l'obligation de vous dire sans détour d'aller voir ailleurs si j'y suis...Et le pire dans tout ça, c'est que vous m'y trouverez probablement, attablée à boire de la Bintang en grignotant des trucs exotiques à zyeuter mon guide de voyage fripé par l'usure. Ma nature un peu (très) bohémienne prend ses aises et tente comme une forcenée de déployer ses majestueuses ailes de condor, un condor qui plonge de la falaise à une vitesse effarante. Tasse-toi de là mon chum, la fille pique du nez! (bruit de sifflement illustrant ma chute maladroite).


Je n'ai d'ailleurs pas choisi le grand oiseau au hasard dans cette comparaison. J'ai déjà eu la chance inouïe d'observer le condor des Andes dans son habitat naturel, le Canyon de Colca, au Pérou. La ruz del condor est probablement l'endroit le plus déroutant qui m'ait été permis de contempler. On a l'impression d'être aux confins de l'univers, accroché sur le bord d'un trou oublié de la mappemonde où le vent balaie le flanc des pics andins dans une cillement incessant qui pourrait, dans des circonstances appropriées, avoir le même effet que le supplice de la goutte d'eau sur un cerveau affecté par le manque de liquide et le mal de l'altitude. Puis, en fronçant le nez pour percer le soleil de midi, on découvre l'oiseau en question qui se jette dans le vide juste là, devant nous, passant au dessus de notre tête comme pour nous signifier notre petitesse humaine et sa grandeur royale d'oiseau de proie.

Photo (Source) : Joanne Lee


L'expérience est hallucinante, à en couper le souffle. On se cristallise presque sur le belvédère tellement il fait un «rapace show» digne des plus grandes scènes de Broadway. Le roi des grands oiseaux plane comme un aéronef, le vrombissement des moteurs en moins (en l'observant, je comprends pourquoi Mendoza [1] voyageait à bord d'un grand condor à la recherche de la citée dorée.). Il mesure au moins un mètre, je n'exagère pas, et peut voler jusqu'à cinq kilomètres d'altitude, ce qui est bien assez haut pour jeter un regard sur la contrée en contrebas en pensant que cette planète peut être d'une folie inimaginable. Je me sens comme le condor dès que j'arbore ma veste de nomade, à chaque occasion que je saisis pour parcourir un bout de planète de plus pour la toute première fois. J'ai l'impression d'avoir l'opportunité de déployer mes ailes et de caresser le vent de mes plumes soyeuses, libre comme la brise et privilégiée comme personne. Je suis libre! Je suis vivante!

Ce sang de nomade coule dans mes veines fuyantes, c'est indéniable. On dit de moi que je suis une femme-papillon. Enfant, j'étais une chenille, et j'ai amorcé ma transformation au crépuscule de mon adolescence. Je déploie maintenant mes ailes multicolores et je cherche les plus beaux pétales pour gracieusement m'y déposer. J'ai la bougeotte, je l'avoue. Je suis d'une ambivalence à désarmer n'importe qui possédant toutes les certitudes du monde: Je suis trop bien partout et paradoxalement, je cherche toujours à me propulser en véritable fusée vers un ailleurs intriguant. Je suis dans mon élément au cœur du chaos des grandes métropoles, tout comme lorsque je m'imbibe du paysage de campagne le plus paisible qui soit à photographier les fleurs sauvages comme une obsédée, moi qui ne connait pourtant rien à la botanique. Je sais traverser à pied comme une grande fille les boulevards achalandés de la ciudad de Mexico en faisant du slalom géant entre les voitures pour éviter d'être happée, et je sais suivre de longs sentiers caillouteux pendant des heures pour le simple plaisir gratuit de me gaver d'une vue à couper le souffle sur une vallée verdoyante et joyeuse qui me dépasse complètement par sa beauté intemporelle. J'aime le bruit agaçant des klaxons, l'odeur du bitume et me perdre dans les allées des grands magasins... mais j'aime aussi la musicalité d'un ruisseau qui bruite suavement, les automnes multicolores de ma contrée et les produits de la ferme sur ma table. J'adore scruter les inconnus dans le métro et avoir le loisir de me déplacer à n'importe quel endroit en claquant des doigts. J'aime les longs voyages en bus et l'attente interminable dans les aéroports à siroter une boisson dont le nom est chinois ou égyptien.


Bien que je sois allée en France à l'âge de onze ans, c'est à dix-sept ans que j'ai réellement découvert mon essence de voyageuse, parfum envoutant mais qui laisse une traînée odorante sur mes talons. J'étais partie en échange étudiant pour une année au Mexique et je m'étais échouée telle une épave dans une ville non touristique à l'orée du désert de Sonora, Ciudad Obregón, un hameau ranchero fier comme un paon de sa culture norteña. Je ne savais pas que j'allais m'y accrocher les godasses pendant presque quatre années, complètement sous le charme d'une ville arborant pourtant des airs de vilain petit canard. C'est l'humain sonorense qui avait réussi à émouvoir ma corde sensible. L'humain et un homme, pour tout dire. Le voyage et l'amour s'avère une excellente combinaison pour apprendre sur la vie. Ni les pluies diluviennes de septembre ni les 45°C de juin n'avaient pu me faire oublier le parfum appétissant des tortillas de harina maison et des juteux taquitos de cabeza, des molletes, de la machaca, des noix de coco à la sauce piquante, plaisir coupables dégustés à la lagune, et des coyotas bien croustillantes. Et celui de l'amour. Quand-même.


C'est le Mexique qui m'a ouvert grand les yeux sur l'immensité du monde ainsi que l'importance de la culture dans notre identité. Véritablement s'établir à l'étranger, devenir une «expat» et observer avec ouverture la culture locale pour tenter d'en assimiler les meilleures caractéristiques, c'est une chance inouïe qu'on ne saisit par toujours lorsque l'on part en voyage. Le côté humain nous intéresse moins et laisse souvent place à la beauté de la plage et à l'allégresse créée par l'accumulation de mojitos qui nous brouille l'esprit. Quand on s'installe pour quelque temps, on doit immanquablement apprendre la langue locale pour vrai, et ne pas juste savoir dire una cerveza por favor ou la mala palabra [2] du moment.


On apprend à nos risques et périls que le temps et la ponctualité sont des concepts à géométrie variable qui ne signifient pas la même chose en Amérique Latine, au Canada et au Moyen-Orient (lorsqu'on se fait prendre une fois à arriver à une fête quand la fêtée a encore ses bigoudis, on comprend que dans certains lieux, vingt heures veut dire vingt-et-une heure... trente. Ou après.). On découvre que les biens matériels ne sont pas un foutu gage de bonheur. Oui, je vous le confirme, ça rie autant que chez nous dans les chaumières humbles, même si leurs occupants n'ont ni voiture ni wifi, qu'ils dorment et mangent au sol. La pauvreté et l'humilité ne rendent pas moins humain ni accueillant. Et la religion, cette chère ennemie du modernisme, n'est pas un «machin truc» passé de mode. Surpriiiiiiise! Ce sont les athées qui sont minoritaires en ce bas monde, bien qu'ils aient le pouvoir médiatique et pécuniaire, et qu'ils parlent donc plus fort que les autres. Ce ne sont pas non plus les rôles féminins et masculins à l'occidentale qui rendent heureux. L'émancipation des femmes, la participation des hommes dans les tâches quotidiennes, c'est admirable, mais bien que les concepts d'équité et d'égalité soient souhaitables, ils ne sont pas le facteur qui pèse le plus dans la balance du bienheureux. D'ailleurs, nos certitudes se brisent comme une assiette que l'on échappe au sol lorsqu'on se retrouve loin de nos repères originels.


On s'en rend compte en un éclair lorsque du sang de nomade coule dans les veines de quelqu'un. Non, ce n'est pas parce que leur sangre s'avère un grand cru, du moins au goût perso des moustiques qui les piquent immanquablement plus que les autres. Ce n'est pas non plus parce qu'ils ont plus voyagé que les autres, puisque certaines personnes voyagent beaucoup parce que c'est nécessaire dans le cadre de leur travail, sans grand engouement pour ladite chose. On doit probablement avoir la binette de l'emploi, nous, nomades... et peut-être cette arrogance involontaire propre à ceux et celles «qui ont vu» et «qui peuvent témoigner». Le nomade des temps modernes a souvent cette soif de connaître l'autre, cette bougeotte qui picote le bout des orteils qui dégèlent après une longue marche dans le froideur hivernale et cette inclinaison pour les lieux qui attisent cette soif d'aventures. Si on ouvre les yeux un peu, tadam!, on voit de la beauté partout, même dans un toit qui tombe en ruines sur lequel une corneille a établi ses quartiers généraux. Même dans un désert qui ondule devant nous à des kilomètres à la ronde sans possibilité visible de ravitaillement.


Mes chaussures ont parcouru plus de kilomètres qu'il n'en faut. On peut officiellement les catégoriser comme étant usées à la corde et les traiter de vieilles «patente à gosse [3]». Elles ont foulé les sentiers pierreux de l'île d'Akdamar (crochet sur la bucket list), ou les flancs abruptes du Mont Sinaï au crépuscule. Elles ont grimpé dans les hauteurs de Mystrás pour se perdre dans les méandres de ses ruines haut-perchées, se sont tapé la route inca jusqu'à Machu Pichu (exploit pour une fille au cardio d'un sofa) pendant quatre jours et ont marché sur les ghats de Varanasi à la lueur de milliers de lanternes porteuses de doux vœux flottant sur le Ganges. Elles ont dansé dans les discothèques de Seminyak et de Krabi jusqu'aux petites heures du matin en se prenant pour des jeunesses éternelles. Elles ont attendu patiemment sur des tapis devant des portes d'entrée, des temples bouddhistes et des mosquées. Elles ont pris l'eau mille et une fois.


Je disais plus tôt que le nomade se plait partout et paradoxalement à nulle part. Il est heureux de revenir chez lui et d'ENFIN retrouver son matelas à ressorts ensachés après avoir somnolé pendant des jours sur des banquettes dans des aéroports et des centrales de bus... et une semaine plus tard, il sombre dans le gouffre de la déprime post-voyage et recommence à rêvasser d'un ailleurs à cheval sur le bout du monde, à faire de la photographie en bordure du lac Inle, pourquoi pas, ou à observer avec émerveillement le mont Everest depuis le Tiger Hill, au Darjeeling, ou encore à faire de la plongée à Yonaguni, ou à jouer au golf sur l'horrible terrain de l'île de l'Ascension. Lorsqu'il est loin de la maison, il ne peut arrêter de rêver de dévorer une poutine italienne extra fromage. Lorsqu'il est à la maison, il aimerait bien croquer dans un mangoustan bien juteux (pas ceux vendus au supermarché et qui ont souffert du transport, là, mais un fruit qui a été récolté le jour même.).


Je sais, je parle souvent de bouffe dans mes textes, mais manger, c'est aussi un peu voyager, après tout. Faute de sous et de flexibilité à l'horaire, le voyage par l'assiette est une alternative tout à fait délicieuses dans tous les sens du terme. Une bonne part de tarte à la citrouille nous amène dans les confins du Missouri. Un bol de riz au lait saupoudré de cannelle nous catapulte au Moyen-Orient, de même qu'un délicieux morceau de fromage halloumi parfaitement grillé. Les petits gâteaux au pandanus d'un vert pistache alléchant nous plongent au cœur de Bangkok en deux temps trois bouchées et l'angostura bitters nous rappelle les innombrables pisco sour qu'on s'est mis derrière la cravate à Lima en faisant la fête à Miraflores. Faire ses propres gnocchis à la ricotta nous permet de nous faire un brin de cinéma en nous faisant sentir rital, le temps d'une fraction de moment volé à la réalité et on les aime légers comme des petits nuages (les gnocchis, par les Italiens!). Chaque saveur me fait bourlinguer dans mes souvenirs de routarde: La glace au cassis me rappelle le Val d'Oise, la confiture de pistache au mastic les îles grecques, le thé au lait sucré l'aéroport de Narita et la texture soyeuse de la chair de crabe des neige le printemps à la maison. Les souvenirs goûtent bon et nourrissent encore plus ma soif de nomadisme.


Oui, j'ai besoin de déployer mes ailes de condor pour ainsi pouvoir voler un peu autour du globe, au gré de mon inspiration du moment.. On entend souvent cette expression: «Chassez le naturel et il revient au galop». La phrase résonne dans mon subconscient, associée à jamais à mon destin. Rien n'est plus vrai, de toute façon. Ma nature est ainsi faite, remplie d'interminables heures d'attentes dans des aéroports plus ou moins commodes ou parsemée de grains de sable prisonniers entre mes orteils. Mon sang de nomade alimente ce cerveau déjà trop plein d'imagination, ma curiosité maladive et mon besoin chronique de changement. Vous penserez peut-être que je me la pète avec mes idées saugrenues et mes goûts contraires à ceux du commun des mortels, mais c'est comme ça, et non!, je n'ai pas de trouble de l'opposition (c'est la mode d'en détecter à tout le monde, dernièrement!). À force de marcher contre la tempête causée par les regards lourds de ceux qui préfèrent le confort de leur foyer et qui ont peur que je mette des idées dans la caboche de leurs marmots, j'ai cessé de me battre avec eux et ne m'excusant plus du dérangement, je leur fait la grimace avec joie. Je ne me serai pas noyée dans l'aventure. Il faut écouter la nature qui nous appelle par notre prénom, et le chant de notre sang qui perce la nuit comme une comète pénétrant inopinément l'atmosphère.


Jacques Attali a déjà dit que «le nomade ne se met pas en marche s'il n'a pas une Terre promise à laquelle rêver.». J'ai ma terre promise en tête depuis une éternité. En avez-vous une, vous?



[1] Personnage de la série pour enfants «Les mystérieuses cités d'or», qui voyageait à bord d'un vaisseau en forme de condor.


[2] grossièreté


[3] chose



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