L'agréable reconnaissance



«Je suis en proie à une étrange sensation. Si ce n’est pas une indigestion, ça doit être de la gratitude!» (Benjamin Disraeli)


           La gratitude... Le dictionnaire Littré nous en décrit l'étymologie ainsi: «Du Latin gratitudinem, reconnaissance, de gratus, agréable [1].» Une fort agréable reconnaissance... Une chouette envie de montrer sa satisfaction éternelle. Dire merci, ça semble si simple, en fait. C'est même devenu une réponse automatique à un «s'il vous plait», un peu comme ces messages d'absence prolongée que l'on programme dans nos boîtes de courriels au bureau et qui sont mécaniquement semés à tout vent pendant qu'on se fait griller la cuisse de poulet dans le Sud. On dit merci pour des cadeaux reçus, pour des services rendus, pour les fois où la peau de nos fesses a été sauvée in extremis... Mais pourquoi ne devrait-on pas prendre le temps, une fois par année, ne serait-ce, de remercier l'univers pour ces détails qui ont forgé l'être subliiiiime et irrrrrrésistible que nous sommes au quotidien? C'est ce que j'ai décidé de faire aujourd'hui. Je rends grâce à qui de droit pour les morceaux du casse-tête de ma personnalité que j'ai été capable d'assembler jusqu'à maintenant.


            Alors voilà, dans quatre, trois, deux, un, zéro...


            MERCI!


           Merci maman chérie de m'avoir laissé coller un gigantesque poster de Samantha Fox en bobettes (toussotements) sur la porte de ma chambre, quand j'avais sept ans, et de ne pas avoir trop sourcillé quand j'ai déclaré solennellement que j'allais lui ressembler plus tard. Tu le savais, dans le fond, que tout ce qui comptait était que je «wanna have some fun». J'avais même dit à ma coiffeuse Manon du Salon Idéal que mon but dans la vie était d'avoir des gros melons. Il faut faire attention à ce que l'on souhaite. On pourrait être entendu... Merdouille.


          Merci Rita Lachance, de m'avoir poussée à continuer d'écrire tout ce qui me passait par la caboche quand j'étais une rate de biblio adolescente, et de m'avoir convaincue que ça, je savais le faire. L'encouragement de la famille, c'est une chose, mais la confiance d'une inconnue, c'est un cadeau tombé du firmament.   


           Merci Nestlé d'avoir inventé le Drumstick au caramel, d'y avoir ajouté des peanuts et d'avoir rempli le fond du cône de chocolat (la meilleure partie). Tu m'as aidée à guérir des peines d'amour, à passer des trips bouffes, à effacer des moments de cafard, à rafraîchir mes étés brûlants... et à prendre quelques kilos, par moments. Mouais...


           Merci IYS d'avoir permis de réseauter des milliers de jeunes de partout dans le monde, à l'ère où Internet n'était pas encore rendu dans les chaumières. Je suis devenue une voyageuse à dos de cartes postales colorées, de timbres exotiques et de papier à lettres parfumé grâce à tes jumelages. Et mes échanges avec Florine, Chris, Karla, Yacouba, Mubasshir, Anne, Giulia, Sandi et tous ces autres adolescents ont fait de moi une toute jeune citoyenne du monde plus qu'allumée. À douze ans, je savais déjà qu'il ne fallait pas faire toute une histoire de la religion, de la langue, de la plupart des coutumes et de la distance. À vingt ans, je n'avais déjà plus de nationalité ni de frontières dans ma tête. À presque quarante ans, j'ai encore et toujours envie d'en savoir plus sur l'autre.


            Merci à l'amitié féminine indéfectible, celle qui reste en place malgré l'espacement des contacts, les épreuves de la vie et la folie du quotidien. Merci à Mélanie d'être là depuis la nuit des temps dans mes haut-le-cœur comme dans mes bas de Noël, à Lizzy de partager tant de fou-rires trilingues, à Roxana que je n'ai pas vue depuis vingt ans mais qui ne m'oublie jamais, à Hend, ma belle beauté égyptienne débrouillarde et féministe, à ma sublime Özlem, ma lointaine sœur de cœur, à Elisabeth, que j'ai vu se métamorphoser avec les années comme un beau papillon, à Emel, même si elle est une maudite beşiktaşlı [2], à Marisela, mi angelito mexicano... Merci les femmes!


            Merci, Seleção du Brésil de la coupe du monde de football de 1994. Tu as été une révélation pour moi. Après avoir trippé solide pendant un mois sur les cas de Tafarel et Romário, j'ai commencé à suivre le foot. Et le but raté de Roberto Baggio lors de cette finale avait été un de ces moments satisfaisants (pour ne pas dire jouissifs) que l'on vit de temps à autre dans notre longue existence plus monotone qu'autre chose (sorry, amici italiani).


           Merci à Dame Nature de continuer de m'émoustiller à tous les jours avec ses couchers de soleil bas-laurentiens imbattables, ses saisons qui défilent sur le catwalk du temps pour m'empêcher de m'asseoir trop confortablement sur la facilité et de n'être pas assez humble, ses myosotis au doux parfum inoubliable, ses geais bleus ne se contentant pas seulement d'être une équipe de baseball, mais qui nous enseignent surtout la résilience et la fidélité.


          Merci, Mexique norteño, d'avoir ouvert bien grand mes papilles au monde entier pour me permettre d'intégrer une multitude de saveurs, avec cette orgie de piment, de coriandre, de cumin, de mole chocolate (beurk), de chamoy... Et de m'avoir fait comprendre sans le savoir ce que voulait dire le mot «umami». Merci pour toutes ces fraises à la crème, ces sucettes glacées au tamarin, ces tortillas fraîches napées de fèves épicées et de fromage frais, pour le posole, la soupe aux boulettes de viande, l'eau de concombre, la limonaaaaaadeeeeeeee (la meilleure au monde!), la viande séchée, la salade de coudes (de macaroni courts), et la comida china du coin avec Roberto, Roxana, et cette sauce soya aux jalapeños.  


            Merci aux P'tits danseurs de Ste-Marie pour ces soirées à me prendre pour une Israélienne, une Turque ou une Française, pour les pas de gigue appris à la dure (saute, touche, tombe, frotté, saute, touche, frotté, marche, frotté, marche, marche.), pour les costumes bigarrés, pour les chansons mémorisées au son... et pour l'occasion d'avoir une récompense bien méritée au dépanneur après la pratique du vendredi soir (qui se constituait habituellement d'un chip au barbecue Ruffles ou d'un Cherry Blossom, d'un jus de papaye, et d'un magazine Filles d'Aujourd'hui.). 


            Merci à Ricardo d'avoir mis à ma disposition des tonnes de recettes pour que j'apprenne à faire autre chose que des salades de thon fades et du Kraft Dinner. Merci à Internet de m'avoir permis de trouver des idées exotiques pour casser la ligne plate à crever de mon quotidien alimentaire. Merci à Des Kiwis et des Hommes, qui, outre le fait de m'avoir montré ce qu'était une palourde royale (j'en suis encore traumatisée), ont invité des chefs locaux à la tivi pendant toutes ces saisons, afin que je puisse les découvrir et m'aventurer tel une exploratrice dans leur univers gustatif.


             Dernièrement, un ami m'a demandé d'arrêter de dire merci pour tout. Il m'a dit: «C'est fatiguant, toutes ces formules de politesse entre intimes, ne trouves-tu pas?» J'ai commencé à adopter la formule du «Pas de merci pour» avec lui, en blague. «Pas de merci pour ton aide, man.» «Pas de merci pour la réponse rapide». C'est hilarant. Cependant, en y réfléchissant un peu, il n'a pas tort, du moins pour ce qui est de l'amitié, car elle devrait être gratuite et spontanée, et à force d'être trop poli, ça en vient à presque ressembler à une figure de rhétorique un brin forcée. Mais je n'y peux rien, c'est dans ma nature. Je suis une complimenteuse, une redevable, une contemplatrice. Merci est universel. Qu'il prenne la forme de terima kasih, de köszönöm, de gracias, de tack, il est présent dans pratiquement toutes les langues, d'une manière ou d'une autre. C'est un signe! Et comme Pablo Neruda, un de mes poètes chouchous, l'a si bien expliqué comme étant: «un seul mot, usé, mais qui brille comme une vieille pièce de monnaie : merci !», je pense que je vais m'en tenir à cette idée. Après tout, ce n'est pas parce que le mot est vieux et ridé qu'il est périmé.


[1] Dictionnaire Littré, https://www.littre.org/


[2] Fan de Beşiktaş



#MARS18L1

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